Les trésors du Chat : Charles Baudelaire…

29 mai 2015

Les tentations

Deux superbes Satans et une Diablesse, non moins extraordinaire, ont la nuit dernièrechat qui louche maykan alain gagnon francophonie monté l’escalier mystérieux par où l’Enfer donne assaut à la faiblesse de l’homme qui dort, et communique en secret avec lui. Et ils sont venus se poser glorieusement devant moi, debout comme sur une estrade. Une splendeur sulfureuse émanait de ces trois personnages, qui se détachaient ainsi du fond opaque de la nuit. Ils avaient l’air si fier et si plein de domination, que je les pris d’abord tous les trois pour de vrais Dieux.

Le visage du premier Satan était d’un sexe ambigu, et il y avait aussi, dans les lignes de son corps, la mollesse des anciens Bacchus. Ses beaux yeux languissants, d’une couleur ténébreuse et indécise, ressemblaient à des violettes chargées encore des lourds pleurs de l’orage, et ses lèvres entrouvertes à des cassolettes chaudes, d’où s’exhalait la bonne odeur d’une parfumerie; et à chaque fois qu’il soupirait, des insectes musqués s’illuminaient, en voletant, aux ardeurs de son souffle.
Autour de sa tunique de pourpre était roulé, en manière de ceinture, un serpent chatoyant qui, la tête relevée, tournait langoureusement vers lui ses yeux de braise. À cette ceinture vivante étaient suspendus, alternant avec des fioles pleines de liqueurs sinistres, de brillants couteaux et des instruments de chirurgie. Dans sa main droite il tenait une autre fiole dont le contenu était d’un rouge lumineux, et qui portait pour étiquette ces mots bizarres: « Buvez, ceci est mon sang, un parfait cordial »; dans la gauche, un violon qui lui servait sans doute à chanter ses plaisirs et ses douleurs, et à répandre la contagion de sa folie dans les nuits de sabbat.

À ses chevilles délicates traînaient quelques anneaux d’une chaîne d’or rompue, et quand la gêne qui en résultait le forçait à baisser les yeux vers la terre, il contemplait vaniteusement les ongles de ses pieds, brillants et polis comme des pierres bien travaillées.

Il me regarda avec ses yeux inconsolablement navrés, d’où s’écoulait une insidieuse ivresse, et il me dit d’une voix chantante: « Si tu veux, si tu veux, je te ferai le seigneur des âmes, et tu seras le maître de la matière vivante, plus encore que le sculpteur peut l’être de l’argile; et tu connaîtras le plaisir, sans cesse renaissant, de sortir de toi-même pour t’oublier dans autrui, et d’attirer les autres âmes jusqu’à les confondre avec la tienne. »
Et je lui répondis: « Grand merci! je n’ai que faire de cette pacotille d’êtres qui, sans doute, ne valent pas mieux que mon pauvre moi. Bien que j’aie quelque honte à me souvenir, je ne veux rien oublier; et quand même je ne te connaîtrais pas, vieux monstre, ta mystérieuse coutellerie, tes fioles équivoques, les chaînes dont tes pieds sont empêtrés, sont des symboles qui expliquent assez clairement les inconvénients de ton amitié. Garde tes présents. »
Le second Satan n’avait ni cet air à la fois tragique et souriant, ni ces belles manières insinuantes, ni cette beauté délicate et parfumée. C’était un homme vaste, à gros visage sans yeux, dont la lourde bedaine surplombait les cuisses, et dont toute la peau était dorée et illustrée, comme d’un tatouage, d’une foule de petites figures mouvantes représentant les formes nombreuses de la misère universelle. Il y avait de petits hommes efflanqués qui se suspendaient volontairement à un clou; il y avait de petits gnomes difformes, maigres, dont les yeux suppliants réclamaient l’aumône mieux encore que leurs mains tremblantes; et puis de vieilles mères portant des avortons accrochés à leurs mamelles exténuées. Il y en avait encore bien d’autres.
Le gros Satan tapait avec son poing sur son immense ventre, d’où sortait alors un long et retentissant cliquetis de métal, qui se terminait en un vague gémissement fait de nombreuses voix humaines. Et il riait, en montrant impudemment ses dents gâtées, d’un énorme rire imbécile, comme certains hommes de tous les pays quand ils ont trop bien dîné.
Et celui-là me dit: « Je puis te donner ce qui obtient tout, ce qui vaut tout, ce qui remplace tout! » Et il tapa sur son ventre monstrueux, dont l’écho sonore fit le commentaire de sa grossière parole.
Je me détournai avec dégoût, et je répondis: « Je n’ai besoin, pour ma jouissance, de la misère de personne; et je ne veux pas d’une richesse attristée, comme un papier de tenture, de tous les malheurs représentés sur ta peau. »
Quant à la Diablesse, je mentirais si je n’avouais pas qu’à première vue je lui trouvai un bizarre charme. Pour définir ce charme, je ne saurais le comparer à rien de mieux qu’à celui des très belles femmes sur le retour, qui cependant ne vieillissent plus, et dont la beauté garde la magie pénétrante des ruines. Elle avait l’air à la fois impérieux et dégingandé, et ses yeux, quoique battus, contenaient une force fascinatrice. Ce qui me frappa le plus, ce fut le mystère de sa voix, dans laquelle je retrouvais le souvenir des contralti les plus délicieux et aussi un peu de l’enrouement des gosiers incessamment lavés par l’eau-de-vie.
« Veux-tu connaître ma puissance? » dit la fausse déesse avec sa voix charmante et paradoxale. « Ecoute. »
Et elle emboucha alors une gigantesque trompette, enrubannée, comme un mirliton, des titres de tous les journaux de l’univers, et à travers cette trompette elle cria mon nom, qui roula ainsi à travers l’espace avec le bruit de cent mille tonnerres, et me revint répercuté par l’écho de la plus lointaine planète.
« Diable! » fis-je, à moitié subjugué, « voilà qui est précieux! » Mais en examinant plus attentivement la séduisante virago, il me sembla vaguement que je la reconnaissais pour l’avoir vue trinquant avec quelques drôles de ma connaissance; et le son rauque du cuivre apporta à mes oreilles je ne sais quel souvenir d’une trompette prostituée.
Aussi je répondis, avec tout mon dédain: « Va-t’en! Je ne suis pas fait pour épouser la maîtresse de certains que je ne veux pas nommer. »
chat qui louche maykan alain gagnon francophonieCertes, d’une si courageuse abnégation j’avais le droit d’être fier. Mais malheureusement je me réveillai, et toute ma force m’abandonna. « En vérité, me dis-je, il fallait que je fusse bien lourdement assoupi pour montrer de tels scrupules. Ah! s’ils pouvaient revenir pendant que je suis éveillé, je ne ferais pas tant le délicat! »
Et je les invoquai à haute voix, les suppliant de me pardonner, leur offrant de me déshonorer aussi souvent qu’il le faudrait pour mériter leurs faveurs; mais je les avais sans doute fortement offensés, car ils ne sont jamais revenus.

(Extrait du Spleen de Paris.)

L’auteur

Charles-Pierre Baudelaire est un poète français, né à Paris le 9 avril 1821 et mortchat qui louche maykan alain gagnon francophonie dans la même ville le 31 août 1867 (à 46 ans). « Dante d’une époque déchue » selon le mot de Barbey d’Aurevilly, nourri de romantisme, tourné vers le classicisme, à la croisée entre le Parnasse et le symbolisme, chantre de la « modernité », il occupe une place considérable parmi les poètes français pour un recueil certes bref au regard de l’œuvre de son contemporain Victor Hugo (Baudelaire s’ouvrit à son éditeur de sa crainte que son volume ne ressemblât trop à une plaquette…), mais qu’il aura façonné sa vie durant : Les Fleurs du mal.

Au cœur des débats sur la fonction de la littérature de son époque, Baudelaire détache la poésie de la morale, la proclame tout entière destinée au Beau et non à la Vérité. Comme le suggère le titre de son recueil, il a tenté de tisser des liens entre le mal et la beauté, le bonheur fugitif et l’idéal inaccessible (À une passante), la violence et la volupté (Une martyre), mais aussi entre le poète et son lecteur (« Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ») et même entre les artistes à travers les âges (Les Phares). Outre des poèmes graves (Semper Eadem) ou scandaleux (Delphine et Hippolyte), il a exprimé la mélancolie (Mœsta et errabunda), l’horreur (Une charogne) et l’envie d’ailleurs (L’Invitation au voyage) à travers l’exotisme. (Wikipedia)

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Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

14 septembre 2013

(Un malencontreux incident nous empêche de présenter la chronique annoncée.  Nous la remplaçons par la première que Clémence Tombereau a publiée au Chat. A.G.)

La ville grise

Clémence Tombereau

Dans le gris de Porto, il y a de l’ombre évidemment. De cette ombre un peu triste qui pare les façades d’un poussiéreux nuage. De cette ombre du passé qui se colle aux monuments plus éternels que leurs architectes. Ainsi, certains immeubles paraissent abandonnés, délaissés par la vie au coin de quelque rue, attendant dignement qu’une main bienfaisante vienne leur redonner la splendeur d’autrefois. Les édifices oubliés dessinent le décor d’une ville hors du temps. Des boutiques démodées, aux vitrines vieillottes, se font l’écho d’un âge où les souvenirs s’imprimaient seulement en noir et blanc. Mais la nuit ces façades, fantômes d’habitations, aidées par d’artificielles lueurs, recouvrent une splendeur que l’on dirait gothique. Déchiquetant les lumières, les pierres reprennent vie pour une courte éternité.

Dans le gris de Porto, on trouve un blanc douceâtre. Le blanc palpable du brouillard qui, lorsque le cœur lui chante, recouvre la cité de son manteau humide. On dirait Londres parfois.

Les humains deviennent ombres, les objets s’humanisent. Alors l’opacité offre un tableau voilé où l’imagination peut à l’envi se dévergonder.

Dans le gris de Porto, il y a la couleur perle, irisée de mille feux selon l’humeur de l’heure. Il s’agit du Douro, dont le chatoiement offre, à qui savoure le temps, un kaléidoscope allant du bleu cobalt au gris le plus noirâtre.

Dans le gris de Porto on découvre parfois des aurores rosées, des crépuscules oranges, si l’on flâne plus loin au bord de l’océan. Quand les vagues échevelées ne sont pas déchainées par une rageuse tempête, l’œil apaisé découvre une mer toute placide aux accents bleus du ciel sur laquelle les mouettes aiment à parader. Mais quand l’orage gronde, ces mêmes oiseaux marins goûtent à un autre jeu : elles se laissent porter, le ventre rebondi, les ailes dures comme l’acier incurvées avec force, par le vent leur ami.

On prend un plaisir rare, et un peu effrayant, à observer ces armées ailées qui, le jour comme la nuit, règnent sur la ville sans se soucier de nous. On perçoit leur rire, on suit leur mouvement et l’on goûte un instant à leur pleine liberté.

Si l’orage apparaît, le bleu de l’océan devient gris infernal, violemment violacé, les vaguelettes se déguisent en montagnes d’écume qui effraient les marins. La nature, simplement, reprend plaisir à vivre et le vent fracassant devient plus fort que l’homme.

Dans le gris de Porto, il y a celui des caves, ces antres de liqueur où le touriste se plait à perdre quelque raison. On entre sous la terre, on hume le marc de raisin, on zieute les tonneaux en écoutant d’une oreille distraite les secrets de fabrique de ce vin éponyme. Puis on goûte au nectar dans ce décor fait d’ombres. Et le gris monte à l’âme, escorté par la saveur boisée d’un autre siècle, comme si notre esprit s’enfouissait lui aussi au cœur des fûts de chêne. Le spleen de Baudelaire ne nous paraît pas loin.

Dans le gris de Porto, selon l’humeur loufoque d’une météo lunaire, vous verrez les nuages venir clore la ville, muraille moutonneuse. Ce gris vous attristera peut-être mais la chaleur des gens, opiniâtres et sincères, saura vous consoler, bien plus qu’un soleil jaune. Et le gris, tout d’un coup, vous paraitra plus clair, retrouvant sa lumière.

Tous ces gris de Porto, il faut les distinguer. Il faut les traverser, comme autant de rideaux d’une apparence morne. Car le gris n’est pas un : il est sombre, il est clair, il est perle ou bleuté. Il offre à l’œil expert une palette chamarrée et confère à la ville un grand supplément d’âme. Se laisser griser par ce gris peu maussade est l’une des expériences les plus enrichissantes pour nos sens éveillés.

Car le gris de Porto se goûte, se sent, se touche. Il possède son brouillard, son air amoureux de nos peaux et son parfum iodé.

Il garde enfoui en lui les couleurs éternelles de l’écharpe d’Iris.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présentera bimensuellement une chronique.


La nuit, un texte de Luc Lavoie…

31 juillet 2012

 

La nuit

… Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, — jamais plus !

Le corbeau

Edgar Allan Poe
Traduction de Charles Baudelaire

La nuit avale le jour.

Les ombres se répandent dans les taillis. L’obscurité resserre ses griffes : le jour s’éteint. Une fois de plus, des confins de la noirceur, d’étranges créatures s’échappent…

La lune grimpe un ciel ténébreux. Un noir oiseau se déploie au-dessus des arbres morts que les fourmis ravagent avec entrain. Le nécrophage s’élève. En passant devant l’astre, de ses ailes légères, sur sa face, il dessine un sourire qui se veut lugubre. Un reflet disgracieux qui se noie sous la surface des marécages, le temps d’un bouillon venu profaner l’eau morte. De là, entonne la chorale morbide des crapauds.

La noirceur se meut. Elle rampe, saute et marche. Naturellement malsaine. Elle libère ses bêtes enragées. Lamentations et hurlements épars forment sa voix. Silhouette furtive, elle alimente la peur, tandis que son hypnotique regard fige la proie. Rapide et sournoise, elle donne la chasse. Dans ce monde sauvage et sans merci, elle se rue sur sa victime… pour tuer. Dans ses yeux de glace se reflètent la lente agonie, puis la mort.

Derrière les roseaux, sur une branche de merisier, la mante religieuse découpe la tête du mâle qui vient tout juste de l’engrosser. La pénombre impitoyable agrippe, étrangle et dévore. De ses mâchoires tranchantes, dans la lueur de ses yeux insensibles, s’écoule le sang des carcasses démembrées. La mort est reine en ce lieu. Assise sur son trône d’animosité. On n’échappe pas à l’assaut brutal des carnassiers.

La chouette, d’un chicot, cligne des yeux. Sur son axe, sa tête tourne sur deux-cent-soixante-dix degrés. Un polatouche s’élance dans la nuit. Son corps cerf-volant plane au faîte des grands arbres. Le rapace allonge ses ailes et le suit. Cette ombre au vol silencieux glisse et fend l’air. Il intercepte sa proie.   Le choc lui est fatal. Les serres effilées perforent sa chair molle. Sa vie lui échappe. Ses petits yeux noirs s’emplissent de vide et son frêle corps se relâche. Quelques coups de ses longues rémiges fouettent l’air, et l’augural volatile reprend de la hauteur. Il emporte sa pitance et bientôt disparaît aux abîmes. L’écho singulier de son hululement, ce cri insolite qui traverse les bûchers, est l’annonce incontestable qu’un festin sinistre aura lieu.

Des nuées lourdes roulent au ras des cimes. Le ciel menace. Même les étoiles se cachent derrière le rideau de cette mise en scène sinistre. Dans les montagnes d’épinettes et de savanes, les brumes s’étalent à nouveau. Elles s’entremêlent aventureuses. Sur les hauts plateaux ou sur les eaux de quelques lacs tranquilles, elles se risquent encore. Espiègles. Engeances fantomatiques ; errantes fumées issues de quelque royaume spectral oublié, elles sont devenues portes ouvertes sur d’autres univers ; des endroits clos où circulent péripéties et sagas d’époques évanouies. Elles osent même traverser de vieilles routes forestières, jadis achalandées ; passages devenus opaques à la lumière, même le jour, obstrués par les buissons d’aulnes et d’aubépines. Abandonnées des hommes. La nuit. Cédées aux revenants et aux esprits retors.

Sur ces voies difficiles d’accès, les mousses ont recouvert sols et constructions depuis longtemps. Elles s’y sont multipliées. Incrustées aux souches. Elles ont rongé les restes des campements qui les longent, témoins immobiles, ou presque, d’un passé depuis longtemps enseveli. Les brumes, elles, ont chuchoté et chuchoteront encore. Ad vitam aeternam. Elles rediront sans cesse ces mêmes phrases tout droit sorties des catacombes. Murmures et réverbérations sans consistance qui percent la toile nocturne, annonciatrice de terreur et d’épouvante. Ces embruns volubiles ont ramené aux yeux effrayés des rares perdus des légendes moribondes de colosses venus de lointains horizons. Géants trépassés de la terre ; héros aux mains équarries à la hache, aux bras veinés de la sève des grands conifères ; bûcherons massifs au sourire en dents de scie et à l’endurance de l’ours noir. Diables dévoreurs d’immenses forêts de sapins.

Ces malins brouillards leur ont chanté des ritournelles de chantiers forestiers animés, jonchés de troncs d’arbres qui se sont rompus et couchés avec fracas. Endroits habités de tous les mystères. D’énigmatiques images revenues du  lointain : on y aurait vu les loups de Satan, venus des tréfonds, enlever des hommes téméraires qui s’étaient égarés trop loin des camps. D’autres encore, libérés des profondeurs des eaux, entraînèrent en leurs royaumes des équilibristes aux jambes agiles ; flotteurs de pitounes ; de billes de bois en descente sur d’assourdissantes rivières. Revoir la disparition de grands maîtres-briseurs d’embâcles ; jongleurs engloutis sous de puissants remous. Draveurs emportés vers les gouffres de l’enfer. Régulateurs des flux, des routes liquides qui alimentaient jadis les bouches démoniaques, déchiqueteuses,  de ces machines aux mâchoires métalliques ; ogres affamés du règne infernal de la pâte et du papier…

Qu’une première lueur jaillisse enfin sur les agitations de l’eau trouble, que déjà un tout nouveau jour naisse… libéré des bras étouffants de Nyx.

Les chimères se seront tues. Après avoir parlé de vive voix, elles s’en seront retournées dans le précipice des âges. Visions ancestrales d’une ère  florissante, mais aujourd’hui vestiges d’une époque révolue.

Avec le temps et la végétation qui les ont englouties, seules les ombres auront subsisté dans les coins les plus reculés des pinèdes. Au fond des grottes obscures. Sous les eaux dormantes des étendues.

La lumière, encore une fois, aura dispersé les mythes. Fait fuir les fantômes des fables. Repoussé les esprits maléfiques.

Mais la nuit reviendra. Maligne. Pour sûr, elle n’a pas encore dit son dernier mot…

 

 Notice biographique

Âgé de 47 ans, Luc Lavoie vit à Roberval.  Il a suivi une formation en graphisme au Collège de Rivière-du-Loup.  Il est présentement courtier en alimentation. Auteur autodidacte, il écrit pour le plaisir depuis quinze ans.  Il privilégie la nouvelle fantastique, d’anticipation ou de science-fiction.

Il aime voyager à travers l’espace des mots et traverser avec eux le temps.  Il explore la page blanche – cette toile vierge de l’immensité –  comme un cosmonaute aux commandes de son clavier numérique, et qui s’est lancé, de son propre chef,  dans l’infini littéraire.

Son rêve ?  Être un jour remarqué et publié. Il prépare, à cette fin, un recueil de nouvelles.  Il envoie également des textes à des magazines spécialisés.

 


Dires et redires, par Alain Gagnon

3 juillet 2012

Hegel, Stendhal et juillet…

On regarde en soi et on ne perçoit que fatigue ; on regarde autour de soi et on ne rencontre que des fatigués, des épuisés de la forme, du verbe et du sens. Et on en conclut à la fin de l’Histoire, à la fin des arts plastiques, à la fin de la philosophie… Projection de sa propre lassitude dans ce qui apparaît aujourd’hui à nos contemporains comme projets au-dessus de leurs forces. Mais l’Esprit ne se lasse pas. Les archétypes à actualiser pullulent ; et si l’espèce humaine s’épuise, une nouvelle espèce prendra le relais – la nature ne connaît pas de délicatesses. Elle ne connaît ni tarissement ni fatigue. Ses formes se jouent, éternelles filles, à la surface de l’Être, et recherchent sans cesse des vecteurs de plus en plus performants à travers lesquels s’exprimer.

(Le chien de Dieu, Éd. du CRAM, 2009)

*

L’Être ne se définit pas, il préoccupe ; il est celui qu’on interroge. Et les voies les plus sûres demeurent la musique et la poésie. Le roman et la peinture sont encore trop chargés de l’étant, de ce qui provient de l’Être mais n’est pas lui, du contingent. Héraclite, Hegel et Heidegger ont le mieux parlé de l’Être, de ce qu’il représente – à la fois innommable et engendrant ces tentations / tentatives de le nommer qu’on appelle arts. Curieuse coïncidence, les noms de ces trois passeurs commencent par un H. Lettre à deux verticales parallèles que réunit un trait figurant le trajet du traversier entre deux rives.

(Le chien de Dieu, ibid.)

*

Hier après-midi, je suis passé de Bach à Schönberg. « Tout un bond ! » a commenté Lucie. Dans le temps et l’intention auctorale peut-être. Dans l’expression

Schönberg, autoportrait

esthétique, non. Même clarté, même dépouillement. Simplicité et dépouillement des formes, et fond gonflé à bloc, ce en quoi je crois de plus en plus – et pour tous les arts. Entre ces deux extrêmes (Bach et Schönberg), beaucoup de guimauve, beaucoup de mélasse musicale, dont Hugo, Lamartine, Vigny, Balzac et comparses représentent parfois les pendants littéraires. XIXe siècle, sois maudit ! Ce siècle est heureusement élastique. Entre autres, Stendhal habitait toujours le dix-huitième. Baudelaire et Maupassant habitaient déjà le XXe. Quant à Rousseau, en pleine époque baroque, il nageait déjà à grandes brasses dans le pompiérisme stylistique de la Révolution industrielle.

(Le chien de Dieu, Ibid.)

*

De quel haut prodige dérive notre présence ici ?  Pourquoi donc, en ce lieu de solitude pleine, le temps permet-il à juillet d’éclore dans les musiques et les pastels de l’été ?  Toute la nuit, cette question hantera le quai de bitume, le ponton humble aux planches vermoulues et cette grève où les vagues itératives meurent et naissent, le temps qu’une luciole brille, fugace, à la lisière de la forêt.

(Les versets du pluriel, Éd. Triptyque, 2008)


Une nouvelle de Jacques Girard….

20 mai 2012

Le portier de  la nuit

Je pénètre dans la nuit. Le portier s’appelle Rilke. Prénom  inusité sur lequel butent les clients. Plus facile de l’appeler le « portier ». Ses yeux étrangement clairs coupent les ténèbres, comme un faisceau au laser.

Étrange portier à l’allure frêle. Quel contraste avec son prédécesseur qui obstruait la porte exiguë ! Et quelle pâleur ! Il fuit la lumière du jour.

« J’ai  un intérieur que j’ignorais. »  Voilà le mot de passe pour  franchir le seuil  de ce bar où se réfugient les noctambules après le last calls  dans les hôtels de Roberval. C’est le Bar de la Traversée de la nuit. L’obscurité s’étire. On vit en  sursis.  Sursis  de  la mémoire.  Mon auto  repose  à l’ombre du clocher de l’église. Dans le parc en  face,  une grosse  Amérindienne et  un Blanc à la bouche  vide se  roulent derrière  la haie de  cèdres qui entoure  le monument  des saints martyrs canadiens. Saint Jean de Brébeuf bénit leur union ardue, agitée dans cette nuit fiévreuse de juillet.

Un autre Amérindien cuve son  vin près de la galerie.  On  vit à tâtons  à l’intérieur. On vit l’un sur l’autre, dans  un accord fragile qu’entretient avec calme le portier. Cet employé intervient lorsque les gestes saccadés du jour reviennent en surface. Le veilleur, drapé d’un complet  noir, est vif. Il serpente  entre les tables. Quand la parole quitte le registre de  la nuit,  s’égare au  soleil,  s’enferme dans  le bureau, retrouve la cuisine, le portier arrive. Il convertit les mouvements de frustration, ouvre les poings fermés, change de direction les doigts pointés, détend les mâchoires crispées et occulte le sang des yeux colériques.

Dans  ce minuscule royaume, Blancs et Amérindiens cohabitent.  Dans les veines du gardien coule le sang de la nuit et des étoiles. Il efface de la main le passé, s’empare d’un mot et relance le bavardage. Le vigile parle de tout en général, avec art, sans parti pris. Il marie une Ford et une Pontiac, disserte sur  les  faiblesses de  Chrétien et  de Bouchard, et réconcilie les amours. Son aura assure  le sommeil des hommes ballonnés par la bière. Il lui suffit de passer pour calmer l’angoissé qui lutte contre les démons du quotidien, pour soulager l’éplorée dont le corps souffre de la blancheur de l’abandon. La sentinelle écroue ses clients dans la nuit, cette période de grandes douleurs salvatrices.

Rilke

Rilke clame la nuit comme le poète dont  il  emprunte l’identité. N’est-il pas l’auteur du livre culte Les Cahiers  de Malte Laurids Brigge ? Est-ce un vulgaire usurpateur ce Rilke qui vante les vertus du vampirisme, de l’espace qui rétrécit, du safari intellectuel dans le désert  du temps ?  Je  le cerne dans son  retranchement.  Laisse au vestiaire du jour ce qui est au jour. Voilà Rilke en action. Sa  main délicate saisit le mot menaçant, avec une douceur rapide, avant qu’il n’atteigne les miroirs qui bornent le bistrot. Rilke règne dans ce Palais des glaces qui allongent les ténèbres.

Le portier crée un univers factice. Moi, je l’appelle Rilke et Rilke l’accepte. Je suis aussi portier.  À l’Hôtel Lasalle. Nous sommes de la même constellation hôtelière. L’homme refuse mon pourboire.

— Bienvenue chez toi, qu’il me dit avec révérence. Je te donne ma nuit.

Bref, Rilke intrigue. J’en sais peu sur lui. Tout ce que l’on dit, c’est qu’il est arrivé par une nuit troublée. Le portier était ivre, le patron était débordé et l’étranger lui a donné un coup de main.

— T’as déjà  travaillé dans  un  hôtel,  toi ?  lui a dit le patron de sa voix de centaure.

— Oui, si l’on veut.

Portier depuis. Très discret sur son  passé. Il  a donné comme  nom  Rilke Bélanger.  Il préfère  qu’on  l’appelle  le « portier » parce que  c’est moins embêtant.  Son  père  lui a donné ce prénom rarissime par amour pour le poète Rainer Maria Rilke. Mon fils s’appelle Maxime par sympathie pour Gorki. Quelles manières d’enseignant ! Comme moi. Il a souri lorsque je lui ai parlé de cette affinité.

Le portier voyage, mais il s’arrête au besoin. Il  dit que l’air du lac lui a refait une santé et… un porte-monnaie. Ce n’est pas mauvais le gîte et le couvert, en plus des gages.

Le portier se cache du soleil. Il souffre d’une maladie de la peau, à ce qu’il dit. Vous devriez lui voir les canines ! Une grande mèche de cheveux cache une plaque blanchâtre sur le front.  On  en  retrouve  d’autres sous  des  manchettes amples. Le géographe  de la nuit arpente  la grand-rue le matin, avant l’aurore. Il emprunte la rue du centre-ville, là où se dressent trois pierres tombales qui annoncent les produits d’un fabricant de monuments.  Ce cimetière publicitaire lui rappelle son enfance.

— Lorsque j’étais gamin, la fenêtre de  ma chambre s’ouvrait sur ces trois pierres, je lui confesse.

— Nous sommes frères de la Lune.

Nous sommes des frères. On a des affinités. Mais le portier met le jour entre nous et je le comprends. Je ne tiens pas à dépasser cette limite. Notre zone, c’est la nuit. Son regard couvre le petit bar où s’entassent les piliers de la nuit. Le portier crée l’ombre pour les couples. Je l’écoute.

À ce  couple  aux  amours douloureuses, une  nuit Rimbaud-Verlaine. Le vieux, qui porte sans se lasser un chapeau et  mastique une  cigarette, s’appelle Prévert.  Apollinaire, c’est le patron.

Je lui présente mon ami. En plus d’être journaliste, il a publié Ma Nuit.

— Ton ami, c’est Antoine Blondin ?

— Excellent parallèle !

Cette Amérindienne belle à croquer dans sa vulgarité, teint cuivré, se transmue en Jeanne  Duval.

— Baudelaire en  serait  fou,  prétend  cet huissier  des lettres.

Lui opte plutôt pour une espèce de George Sand qui mène les hommes selon ses désirs. Il n’entend  pas souffrir comme Musset. Lamartine,  Vigny,  Michaud, Artaud. Nelligan, Miron et Apollinaire qui meublent son imaginaire. Brassens gratte sa guitare.

Le veilleur ouvre les nuits aux grands des mots.

« Toujours être  ivre ! De quoi ? De  vin, de  poésie,  de vertu ? Qu’importe. Pour échapper au lourd fardeau du temps qui vous accable, enivrez-vous », écrivait Baudelaire.

Le geôlier  parle des serrures  éphémères de l’amitié.

Mais sa Jeanne  ne m’intéresse pas. On s’enfonce dans les mots. On plaisante avec les voyelles sur le tableau noir.

Lorsque je quitte la nuit, l’horizon à  nouveau exhume de la terre. L’Amérindien ressuscite. Dans le parc, un vieil homme caresse les capucines de ses doigts rêches. Il déambule entre les plates-bandes, dessinant un demi-cercle imaginaire avec sa canne blanche.  Un chauffeur  l’attend  dans  une  vieille Buick indigo. Je reconnais un ancien maire de Roberval, qui rayonna sur toute la région. Un visionnaire. Les yeux me piquent.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres,Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Dires et redires, par Alain Gagnon…

29 avril 2012

Lovecraft, Baudelaire et Guillemin…

En préface à La couleur tombée du ciel de H. P. Lovecraft, Jacques Berger présente la vision pessimiste, sulfureuse du fantastique lovecraftien et conclut : « Des historiens de la littérature arriveront sans doute à montrer pourquoi Lovecraft a choisi cette voie. La misère dans laquelle il a vécu toute sa vie, une mauvaise santé, un mariage malheureux y sont certainement pour quelque chose. Pourtant, il n’y a eu qu’un Lovecraft dans la littérature de tous les pays… Et c’est pourquoi toutes les explications données seront toujours nécessaires, mais jamais  « suffisantes ». Le « biographisme » est le nom que je donne à cette maladie de la critique qui consiste à réduire l’œuvre d’un artiste à ce qui, dans sa vie, peut être appréhendé et étiqueté comme faits – ce réductionnisme n’évalue, ne dévalue ou n’explique le contenu d’une œuvre qu’en fonction de l’histoire personnelle de son auteur. Proust a fort bien dénoncé ce mal, et de façon élaborée ; d’autres aussi. Henri Guillemin en a été atteint à un point à peine concevable et en a fait subir, entre autres, les effets pervers à Vigny.

Coleridge

L’artiste – littérateur, musicien, peintre, grand politique… – est toujours indigne de ce qu’il produit. Certes, des thèmes, des obsessions, la langue, des manies stylistiques peuvent s’expliquer par l’histoire de vie ; ce n’est pas là l’essentiel. L’essentiel d’une œuvre, ce qui fait qu’elle compte, ne s’explique pas, ne se réduit ni au biographisme ni au psychologisme ; toute grande œuvre ne relève pas du personnel, mais du suprapersonnel. C’est par ce qui échappe aux contingences personnelles et aux facteurs historiques qu’une œuvre transcende le temps et pourra ainsi parler dans dix siècles à ceux qui la consulteront – je n’écrirai pas « feuilletteront », qui sait ce que la technique aura engendré comme support pour les œuvres dans dix siècles ! Combien y avait-il de rimailleurs à l’époque de Villon ? À l’époque de Coleridge ? Pourquoi ces deux-là nous parlent-ils encore ? Et Baudelaire ? S’il suffisait d’avoir été un orphelin à beau-père autoritaire, d’avoir bu de la bière et fumé du haschisch pour écrire L’invitation au voyage, les terrasses de la Grande-Allée et de la rue Saint-Denis dégorgeraient les Baudelaire.

Cette vision suprapersonnelle de l’art explique probablement cette timidité qu’on me reproche parfois à tort. On me dit audacieux, fonceur, bulldozerant lorsqu’il s’agit de brasser des affaires ou de mener des dossiers ; et on s’étonne de ma modestie un peu gauche lorsque j’en arrive à parler de mes livres. Et si c’était parce que j’ai un peu compris de quoi la littérature (et l’art) retourne ? Et si, en ce qui regarde la création littéraire, j’avais depuis longtemps échangé la vanité contre un orgueil lucide ?  (Le chien de Dieu)


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

18 avril 2012

Temps de chien

N’en déplaise aux Chinois et à leur calendrier, je suis persuadé que c’est dans l’ère du chien que nous sommes entrés dernièrement. Tous les signes convergent pour nous dessiner un avenir canin.

Je n’égrènerai pas ici la liste des nobles qualités de ce bel animal : elles sont connues. Je ne parlerai pas non plus de cet enthousiasme érotique qui pousse le toutou, quand il est mâle, à vouloir sauter tous les tibias qui se présentent. Plus DSK que ça, tu meurs de priapisme !

J’évoquerai seulement ici, avec des sanglots dans le clavier, sa fidélité sans faille que d’aucuns, dont, hélas, je suis, assimilent à de la servilité, voire à de l’idolâtrie. Ne dit-on pas que pour tout chien qui se respecte, son maître est Napoléon ?

Idolâtres et obligés

L’idolâtrie me saute au visage quand, par exemple, je vois ce que certains et certaines seraient prêt(e)s à faire pour effleurer d’une lèvre tremblante l’orteil gauche de Madonna ou de Céline Dion. Ou quand cette abomination qu’est The Apprentice montre des aspirants millionnaires prosternés devant Monsieur Moumoute en personne, l’ineffable Donald Trump qui a le front de se présenter comme un « bâtisseur » alors qu’il n’est qu’un spéculateur, et de la pire espèce. Les lèche-bottes ou les lèche-orifice excrétoire — un job de chien, ça aussi — sont partout, de la télé à l’université, et du Vatican à la Terre de Feu. Et dans tout cela, c’est encore le Veau d’or, ô Moïse, qu’en bande et en famille, on adore éperdument.

La servilité, elle, me découvre ses crocs de chien qui rit dans la personne d’un premier ministre qui part en frétillant, les yeux mouillés, salivant déjà, passer quelque temps à la niche qu’a préparée pour lui le maître de Sagard.

Certes, je veux bien croire qu’alors « aucun lobbyisme n’a eu lieu », comme le déclarait l’intéressé (ô combien !). L’invitation portait sans doute, qui ne le voit ? sur autre chose. Je suis même, en vérité, convaincu qu’il s’agissait d’écouter du Mozart en dégustant quelques petits fours et en dissertant sur la poésie de Nelligan ou de René Char. Chacun sait que le maître des lieux – en fait, plutôt son épouse, comme toujours au Québec – est friand de culture et que les basses passions financières de ce monde ne l’atteignent pas.

En fait, tous ces gens, ceux qui nous gouvernent comme ceux qui font du fric sur notre dos d’ouvriers licenciés ou de fonctionnaires remerciés — on appelle ça dégraisser l’état ou l’entreprise, merci pour  ceux qui se voient ainsi assimilés à une tranche de lard, à moins que ce ne soit à ces Juifs dont d’autres spéculateurs sans état d’âme, d’autres hommes d’affaires réalistes faisaient brûler les corps gazés pour faire du savon —, tous ces gens sont de la même engeance et s’entendent comme chien et loup, poisson-pilote et requin. Et devinez lequel mène l’autre.

Temps de chiens, je vous dis. Et j’ajouterai que les Cyniques, les vrais, ceux dont Diogène est l’emblème, tiraient leur nom, justement, du Gymnase du Chien (cynos) où ils se réunissaient.

Les nôtres de cyniques, qui n’ont rien à voir avec la population qu’on affuble à tort de ce nom devenu infamant alors qu’il était noble, noble de toute la force d’une opposition radicale, les nôtres se réunissent au Beaver Club ou à Sagard. Ce sont les bouffons dont un de nos vrais Cyniques (notez la majuscule), Pierre Falardeau, a dénoncé « le temps ». Les bouffons ou bien les rois et les puissants qui, au temps des élections, agitent les premiers sous nos yeux comme un hochet d’enfant.

À moi, les chats  !

Vous comprendrez maintenant pourquoi, malgré tout le respect que j’ai pour le chien, je suis plutôt du clan des chats. Irrémédiablement.

Pas un de ces chats de race, Abyssin ou Persan, Africain ou Asiate, mais le noble, le princier, le roturier American Tabby de nos gouttières d’Occident. Avec son M au front, comme pour dire Muse, Messager ou encore Méphistophélès. Car le chat inspire, prophétise et sait frôler le mystère des ténèbres, infernales ou non. Il porte aux humains, Baudelaire l’avait déjà dit, les messages des dieux.

Le chat est passeur d’âmes et nous rappelle, à nous qui sommes en train de la perdre en la vendant au plus offrant — l’ère du chien, je vous dis —, la valeur de cette buée légère d’éternité où nous mettions le meilleur de nous mêmes.

Le chat nous regarde de haut parce qu’il a encore pour nous des exigences et entend nous en rendre dignes.

Et c’est pourquoi, un jour prochain, je chanterai ici l’éloge des chats « puissants et doux orgueil de la maison » (Baudelaire).

Pour qu’ils se souviennent de moi le jour où, à mon tour, je me présenterai, mais sans servilité, j’espère, au dieu des Enfers.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

 


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