Guerre de verres brisés, un texte de Carine Lejeail…

18 avril 2017

Guerre de verres brisés

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

La télé sur le mur du fond enchaîne en sourdine les courses de Longchamp, d’Auteuil, de Vincennes et d’ailleurs. Le comptoir devant lui est lisse et brillant. Taché d’un rond de verre séché, il reflète un peu plus loin la conversation animée de deux habitués du lieu, casquette et canon de rouge de rigueur, fossiles de bar, intemporels, inamovibles. On trouve les mêmes partout. À croire qu’on les fabrique à la chaîne pour animer les PMU défraîchis des quatre coins de la France. La conversation va bon train entre des considérations politiques convenues, « Tous les mêmes, ces politicards ! Des baratineurs qu’en ont qu’après le fric ! C’est à cause d’eux si j’en suis là ! Ils s’débrouillent pour qu’on puisse pas s’en sortir, oui, monsieur ! », et une vision de la société quelque peu restrictive, « Et les jeunes ?! Qu’est-ce qu’y font les jeunes, hein ? Ah ça, pour faire des photos seulfis, ça y va ! ». Les rares participations du garçon sont à la hauteur de l’endroit : « Dédé, que je te reprenne pas à aller pisser à l’anglaise*, sinon tu r’mets plus les pieds ici ! »
Et lui. Jean-Philippe Laforget. Jipé pour les intimes. Lui qui ne comprend rien aux chevaux et qui méprise les poivrots enchaînés au bar avec leurs discussions fades dont le seul but est de meubler le silence. Pourtant il les a beaucoup fréquentés ces vide-bouteilles. Il y a de ça cinq ans. Ils étaient son quotidien, le seul lien normalisé qu’il maintenait avec la société. Les pieds nickelés de la bistouille, ses problèmes en écho dans les yeux vitreux des autres. Il en faisait partie. Il se demande ce qu’il fout là aujourd’hui, les deux mains à plat sur le comptoir. Il ne se souvient plus de la dernière fois où il est entré seul dans un café de hasard. Il se dit que tant que le serveur n’est pas venu, il est encore temps de partir, de tenir bon. Sans pouvoir bouger. Il essaie de se convaincre qu’il teste sa détermination, sachant très bien qu’il a déjà perdu. Il n’a pas eu une journée difficile pourtant. Il a des soucis, comme tout le monde. Son augmentation repoussée à l’année prochaine, les accrochages réguliers avec leurs voisins de palier, sa mère qui commence à perdre la tête, qu’il sent glisser dans la vieillesse. Et cette sobriété sécurisante au point de se croire à l’abri. C’est peut-être là qu’on est le plus vulnérable, dans le déroulé des jours identiques, lorsqu’on pense qu’on maîtrise, qu’on baisse la garde et qu’une contrariété vient gripper la mécanique. En sortant du boulot, il avait fait le chemin à pied jusqu’au métro, comme tous les soirs. Sauf qu’au lieu de s’engouffrer dans la moiteur puante de la station Simplon, il avait poussé la porte en verre gras du premier troquet venu. Et le voilà, pétrifié devant un garçon en gilet.
– Et au businessman, qu’est-ce qu’on lui sert ?
– Un whisky. Celui que vous voulez.
Le garçon claque le verre devant lui d’un geste rapide et précis, le remplit généreusement et retourne à ses occupations de cafetier. Les bouts de ses doigts posés à la base du verre font danser le liquide, dans un sens puis dans l’autre. Le contact froid du verre a lancé une étincelle de désir en lui, un feu couvant qui s’embrase. Il sent déjà le goût dans sa bouche, la chaleur dans son corps, la torpeur dans ses muscles. Des souvenirs exacerbés par des années de manque, qui n’ont plus rien à voir avec la réalité. Insidieusement, une autre logique prend place. Une logique forte de convictions. Il veut se faire croire qu’il ne prendra qu’un verre, que ça ne suffira pas à briser des années d’efforts. Tout le monde boit un coup de temps en temps sans tourner alcoolique pour autant. C’est du bon sens. Au plus profond de lui, il se dit qu’il est capable de se maîtriser, de s’arrêter quand il l’aura décidé. Et c’est sur cette contradiction qu’il amorce son geste.

Le plaisir ne dure que le temps de la lente ascension du verre à ses lèvres. Un plaisir grisant, une bravade à la bien-pensance, l’excitation de briser un interdit, la satisfaction de s’autoriser un écart, la récompense bien méritée après tant d’efforts. Un mélange jouissif impossible à combattre. Cul sec. L’alcool froid et piquant coule sur sa langue, coupant net la vague d’extase. Une chute vertigineuse du haut de ses chimères vers le sol froid et dur de la réalité. Tout ce qui le répugne chez lui est contenu dans cette première gorgée. Son aveuglement, sa dépendance, sa lâcheté, sa faiblesse. Son découragement et son incapacité à réagir. Il avale, ferme les yeux et rappelle le garçon.

Son moral a viré au gris. Il devrait partir, il le sait. Mais il ne peut pas. Son corps a cessé de lui obéir. Un dédoublement familier s’est opéré. Entre l’esclave trop content de retrouver la morsure de ses chaînes, et l’homme sevré qui observe consterné son double anéantir les cinq dernières années. Son verre est à nouveau plein. L’unique solution au mal-être qui le ronge semble se trouver là, posée sur le comptoir douteux d’un troquet ordinaire. Le réconfort l’attend à portée de lèvres, l’engourdissement de ses pensées, sa conscience muselée, et, il ose à peine se l’avouer, une étrange et fugace sensation d’amour. Un verre, deux verres, quelle différence ? Ça ne changera pas grand-chose, l’écart est fait de toute façon. Aux États-Unis, ils décernent des médailles à chaque étape de l’abstinence, on voit ça dans toutes les séries B. Des médailles dont on est fier et qu’on exhibe, comme au combat. C’est tout à fait ça ! C’est une guerre de tous les instants, cette saloperie. Le feu de cette goulée cul sec incendie sa gorge comme un obus en plein territoire allié, et son objectivité s’érode. Les restes de sa volonté fondent comme un glaçon dans un fond de Ricard en plein soleil d’été.

– Garçon !

Il n’ajoute rien. Seul son pouce tourné vers le bas, en direction de son verre, exprime clairement son désir. Ce même pouce que les Romains baissaient pour achever les vaincus au cœur des arènes. Un perdant, c’est bien ce qu’il est, qu’on l’achève… Il prend son temps. Il est hypnotisé par le liquide ambré, sa façon d’attraper la lumière dans des éclats caramel, et le monde qu’il voit à l’envers dans le liquide coloré. C’est ça, sa vie. Une vie sens dessus dessous noyée dans l’alcool. Il s’en veut tout en étant persuadé que c’était inévitable. Il tangue. Il s’accroche.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Hopper, Oiseaux de nuit

Demain la culpabilité le rongera. Sobre, il devra faire face au dégoût de tout son être. Rien à voir avec ce qu’il ressent maintenant qui n’est finalement qu’une excuse. Jipé le sait bien du fond de son brouillard grandissant. Demain, il faudra qu’il subisse la violence de son regard dans le miroir, la cruauté de sa propre condamnation. Il fera des promesses qu’il ne tiendra peut-être pas.

Et puis il y aura les autres. Ceux qui l’entourent. Fâchés, inquiets, mais bienveillants. Leur mansuétude qu’il est incapable de s’accorder et sans laquelle rien ne serait possible. Demain sera un autre jour de guerre, un de plus, car une seule bataille perdue ne détermine pas l’issue d’un conflit.

*Aller pisser à l’anglaise : partir sans payer.

L’auteurealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

Fille du nord, née à Arras en 1976, elle étudie d’abord les arts puis l’histoire moderne. A 25 ans elle devient professeur des écoles à Berck sur Mer, se spécialise dans l’enseignement du Français Langue Étrangère et passe trois ans à travailler avec les enfants en demande d’asile. En 2007, elle quitte tout pour vivre à Madrid où elle intègre le centre international de services d’IBM. C’est au cœur de la capitale espagnole que naît son envie d’écrire. Un projet d’écriture à long terme commence à se former.  De retour en France, en région parisienne, elle s’inscrit aux ateliers d’écriture « En roue libre »qu’elle suit jusqu’en 2016. Elle participe également aux ateliers d’écriture du Prix du Jeune Écrivain sous la direction de Christiane Baroche. En 2017, elle publiera son premier roman: Shana, fille du ventaux éditions Phénix d’Azur.

Publications :
Le poids de la poussière accumulée (Recueil « Les femmes nous parlent »)
Éditions Phénix d’Azur – septembre 2016 – Recueil de nouvelles

Fers d’encre et de papier‏ (Recueil « Le chant du monde‏ »)
Éditions Rhubarbe – avril 2015 – Recueil de poèmes et de nouvelles

Jeux d’ombres et de lumière (Recueil « Derrière la porte… »)
Opéra Éditions – 14 novembre 2014 – Prix littéraire 2014

Suivez-la sur sa page


Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

11 mars 2013

La goutte de trop

 

Santé !  Autour de la table, les rires des convives accompagnent les cliquetis des verres qui s’entrechoquent.  C’est jour de fête, alors l’alcool coule à flots.  Évidemment.  Inévitablement.

Entre le cousin Éric et la belle-sœur Sylvie, Jacques – prostré sur sa chaise – observe la scène silencieusement.  S’efforçant de sourire, en accompagnant les cliquetis de son verre vide heurtant d’autres verres, remplis, eux.  S’efforçant de feindre l’indifférence à ces multiples On trinque pas le verre vide !  Pourquoi ne trinquerait-on pas le verre vide, d’ailleurs ?  Est-ce que ça porterait malheur, comme toutes ces indigestes superstitions ?  Ou s’apparenterait-on dès lors à un misanthrope qui ne souhaite pas partager le nectar qui unit ?  Personne ne sait, probablement.  Personne ne veut savoir d’ailleurs.  Tout le monde boit et la question reste en suspens, au-dessus du vin qui ruisselle.

– Qu’est-ce que tu veux boire, Jacques ?

– Ne t’inquiète pas, je vais me servir un jus de fruit.

– Allez, c’est la fête, tu ne préfères pas des bulles ?!

– Non, merci.  Je ne bois pas.

Je ne bois pas.  Jacques croit distinguer ces quelques mots résonner dans la salle, figeant tout sur leur passage.  Je ne bois pas.  Et les verres de s’arrêter de cliqueter.  Je ne bois pas.  Et les convives de s’arrêter de rire.  Je ne bois pas.  Et tous les regards de se fixer sur lui.  Je ne bois pas.  Pour un instant.  Une éternité.  Je ne bois pas.  En réalité, la fête bat son plein et personne n’a prêté attention à ces mots, à présent en miettes à terre.  C’est vrai, Jacques ne boit pas.  Plutôt, Jacques ne boit plus.  Parce que, ces dernières années, il ne les a passées qu’à ça.  Boire.  Encore et encore.  Boire.  S’enivrer surtout.  D’alcool fort en gueule.  Qui le faisait devenir un autre.  Un autre qui, comme l’alcool, avait de la gueule.  De l’assurance, du charme, de l’humour.  Pas comme lui, qui n’était qu’une ombre inaudible.  Mais l’alcool est une maîtresse qu’on ne peut concilier avec d’autres envies.  Lorsqu’il avait rencontré Annabel, il avait donc cessé toute relation avec celle qui l’envoyait au septième ciel toutes les nuits.  Mais il y a quelques semaines, Annabel était partie.  Emportant avec elle ses envies, et un pan de sa vie.  Depuis, Jacques lutte intérieurement contre la belle enfouie qui ne demande aujourd’hui qu’à retrouver sa place.  Alors oui, prononcer ces quelques mots – Je ne bois pas –, ça lui coûte.

– Ben alors, Jacques, il paraît que tu carbures à l’Oasis ?

– Oui, ça te pose un problème ?

– Ben non, mais c’est dommage !  Allez quoi, c’est la fête, mon Jacquot !  J’ai ramené un Macvin qui enverra tes papilles au paradis…  Ça ne te tente vraiment pas ?

–…

– Une gorgée, pour me faire plaisir !

­– Bon, allez, pour te faire plaisir alors…  Trois gouttes.

– Tu ne le regretteras pas !

Qu’il dit, le gars qui s’éloigne insensiblement après avoir rempli généreusement le verre de Jacques.  Qu’il dit.  Mais Jacques sait, lui.  Qu’il le regrettera. Amèrement, même.  Parce que dans le monde de Jacques, une gorgée, ça n’existe pas.  Une gorgée est toujours accompagnée d’autres.  Et d’autres.  Et d’autres, encore.  Parce que Jacques vit dans le monde des alcooliques abstinents où, même si l’alcool n’est plus là physiquement, il est pourtant présent, tapi dans l’ombre, prêt à surgir à la moindre seconde trop fragile.  Et là, il a cédé à cette seconde trop fragile.  Cette seconde où l’ombre d’Annabel s’est dessinée devant lui.  Cette seconde où les dés de sa destinée lui ont semblé pipés.  Cette seconde avec l’autre et sa gueule de Pour me faire plaisir.  C’est à cause d’eux.  Uniquement à cause d’eux.  Pas dupe de ces fausses excuses, au fond, Jacques sait qu’il est le seul responsable de ce qui se passera ensuite.  Ni le souvenir d’Annabel, ni le hasard, ni l’autre ne l’auront forcé à boire ce verre.  Pas plus que les quelques bouteilles qui suivront.  Il en avait envie.  Besoin.  Et il a cédé.

La fête s’est achevée il y a trois heures.  Jacques est rentré chez lui, après quelques verres seulement.  Quelques verres de rien du tout, qui manquaient vraisemblablement de degrés puisqu’il n’aura même pas effleuré l’ivresse.  Cette ivresse tant convoitée.  Prostré sur son canapé, ça fait maintenant trois heures que le monde tout entier semble flancher autour de lui.  Ses murs se tordent sous des spasmes incontrôlés.  Son plafond craquelé s’effrite sur ces meubles morts.  Et son sol se dérobe sous ses pieds éreintés.  La pendule du salon a entamé une valse langoureuse, longue et douloureuse, contre un temps qui n’est plus.  Ça fait maintenant trois heures qu’il observe, impuissant, le monde s’ébrouer, immobile sur le canapé.  Ça fait maintenant trois heures que son monde tout entier semble claquer en lui.  Et qu’en son corps figé se joue une pièce en trois actes.  Une pièce en sourdine, au rythme effréné, à l’allure sanguine.  Acte premier, cette voix qui hurle, suffoque un silence assourdissant.  Bois.  Bois.  Bois.  Acte second, ces jambes qui le portent vers le monde extérieur, en quête d’une épicerie encore ouverte un peu trop tard.  Viens.  Viens.  Viens.  Troisième acte, cette main qui porte ce premier verre d’alcool fort en gueule jusqu’à sa bouche.  Et glou.  Et glou.  Et glou.  Le monde revient clandestinement à lui, le plafond se raccorde, le sol se solidifie, la pendule reprend son rythme de croisière, et Jacques renaît.  Les quelques autres bouteilles, de rhum, d’absinthe, ou de n’importe quoi, qui trônent sur la table du salon esquissent une éternelle nuit de noces où demain n’existe pas.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Ainsi parle l'Éternel

L'écriture de la Sainte Bible se continue -- publiée par Guylaine Roy (GROY)

La bibliothèque de Sev

Chroniques livresques et élucubrations littéraires

sillage

la trace fluide du chemin parcouru

iLOLGO 411

Bonjour, Souriez et allez-y | Hello, smile and go

Ninannet's Blog

Just another WordPress.com site

Moonath - l'Univers des mots

une plume troubadour et lunaire qui chante la vie, l’âme, l’amour et l’infini…

Poesie visuelle/Visual Poetry

Un blog experimental voue a la poesie du quotidien sous toutes ses formes/An experimental blog devoted to poetry in all its forms

Stéphane Berthomet - Articles, notes et analyses

Analyste en affaires policières, terrorisme et de sécurité intérieure.

A l'horizon des mots

Notes d'une bookworm débutante

Alchimaer Art

Alchimaer Art,collectif artistique et humaniste, un sujet d’étude les symboles des parcours initiatiques dans l’art. Contemporain, alchimique, textile, peinture, street art, contes vidéo, design … Si l’interprétation des symboles est immortelle et universelle, leurs représentations n’ont pas de limite!

LE CHAT QUI LOUCHE 2

Arts et littératures de la Francophonie...

maykan.wordpress.com/

Arts et littératures de la Francophonie...

Vous êtes ici... et là-bas

André Carpentier & Hélène Masson

Sophie-Luce Morin

Auteure, conférencière, idéatrice

Vivre

« Écoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous. » Valère Novarina

%d blogueurs aiment ce contenu :