Un récit de Pierre Patenaude…

20 décembre 2011

Guenille de pierre !

 

Vivait dans un village, à 80 kilomètres de Fjord City, une dame qui sculptait de la guenille : tante Jeanne d’Arc.  Je croyais savoir d’elle… tout.

Ses soupirs écrits dans le texte de la vie passaient droit.  À songer, je mettais la table à la vérité.  Des phrases-chocs me clouèrent :

« Une chance que votre père est parti, vous auriez fait quoi avec ? »

Ses mots cognaient :

« Avec le tissu, je couvrirai cloche de feutre, sacoche et souliers afin d’agencer le visage de ma cliente en retailles de grimaces. »

Tante riait.  Noël, Pâques, mariages, funérailles, noces d’or… chapeaux de son cru gonflaient le tronc.

Un jour, le pape jugea qu’à l’église on prierait sans chapeau.  Tante cracha dans la vasque – narguer était son fort. Elle peignit à la spatule, élut le pointillisme, le cubisme, l’impressionnisme, cueillit des bois sur la berge, cousit des pique-épingles de velours, et de ouate les bourra, puis sculpta – comme elle disait – de la guenille. De rien elle faisait. L’église chut. Le comptoir de tante Jeanne d’Arc, oasis dans sa vie, ferma.  Son moteur premier eut des ratés.  Le Valium, dont l’innocuité était la force – à coups de leurres – la tua.  Au palais de Buckingham, elle aurait œuvré. Mais notre château était là où Dieu logeait.

*

Ce 16 octobre, six heures, au grenier je vais chercher les  statues de guenilles. Vivia, ma mère, les a rangées dans un sac à rebuts. J’entre dans le vestibule, antichambre des cellules de mère et de grand-mère, où jadis criaient les démons.  Dans le placard, le linge sent. La planche j’ôte.  Le bras j’étends. La trappe, de son trou, bouge. Je la pousse. Le sac ! Du contour de la poche, pointent genoux et coudes, arêtes des sculptures de guenille. Non, rien ne bouge !

La peur agite les objets. Jadis, les visages sculptés dans la guenille  de tante Jeanne d’Arc dansaient. Et s’ils étaient encore vivants, ces faciès ! Encore m’abat. Monter me scie.  Non ! je n’y vais plus, mais laisse béer le trou.

Au pied du lit, / j’ai croupi.  / Je me suis remis. / Au cagibi, / j’ai franchi la nuit.

Pattes pendues / coudes meurtris, / j’ai gravi / le réduit.

Ma vie… / Si ! / Je fuis.

Fuse la lumière entre les planches, os du toit. Je note cinquante-deux lattes.  D’hier, chiffrer est un toc.  Compter les planches de la galerie, les barreaux de la rampe, les autos qui passent, les poteaux. Les vagues au nordet.  Un chiffre pair ?  Mon Dieu !  La peur de mourir ;  d’être ;  ne plus compter. Un chiffre impair, je cesse d’inspirer, mais n’expire pas, faute de courage.

*

J’ouvre le sac et prends une toile. Le jute sent le moisi.  Des crottes de souris souillent les visages et les mains des dames éborgnées. Je me surprends, pour la deuxième fois de ma vie, à ne rien penser, pas même compter.  La première était au café du centre commercial. Je lisais La Nuit. J’épiais les inhumains. Et puis, rien.  L’employé m’a dit : « Monsieur, désolé… »  Perdu dans le vide de mes non-pensées, un humain m’expulsait. J’aurais dû parler. Argumenter.  Me suis tu.

La non-pensée a cessé.

J’ai jaugé les œuvres et, une à une les ai tirées du sac. Elles étaient comme des galets au dégel. Tante Jeanne d’Arc disait le souci de piocher la guenille. Elle glissait ses mains en taillant la vie.

Je sortis les gravures, toutes plus friables les unes que les autres.  Si ça n’avait été que du bouton fiché dans l’orbite du premier tableau des dix que comptait le sac.  Et si cette absence de chair était discours ou non-discours !  Tante Jeanne d’Arc taisait le clérical, mais de l’âme, du cœur, de l’esprit suintaient secrets, souvenirs et rancœurs.  Elle connotait.  Nous ne comprenions pas.  Nous aurions voulu l’ouïr dénoter. Parler pour parler était de la non-parole. Son œuvre le dit.   Une œuvre friable. Un ouvrage qui cloque. Trop de souffrance en palimpseste sous la guenille.

La deuxième sculpture a le nez arraché, comme Quéqué, le petit-cousin de tante, vu au café de la non-pensée.  De lui elle raillait : « Il m’aurait épousée, ce débosseleur.  J’aurais réfléchi avant qu’il me recule dessus avec son Oldsmobile.  Mieux valait être écrasée une fois au sens propre, que toute sa vie au sens figuré. »

Nous gobions juste le désigné, le signalé, l’inscrit.  Les ans nous dirent les silences, les sous-entendus, les présuppositions, les calembours, les analogies, les métaphores, les métonymies, les synecdoques, les contrepèteries, les coups bas.

Les sculptures de guenilles firent défiler à l’envers la vie. Tante Jeanne d’Arc, que j’avais oubliée, de son œuvre vit.

La trappe j’ai refermée.

Suis parti

finir

ma non-vie.

L’auteur…

Pierre Patenaude est un écrivain\écrivant qui devrait publier bientôt son premier roman. Il nous a soumis ce texte d’une profonde originalité qui entremêle nostalgie et souvenirs d’enfance dans ce climat surréaliste qui lui est propre.  C’est le sixième qu’il présente sur ce blogue.  Sa langue rompue à l’onirisme nous étonne toujours.


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Salon du livre : un texte de Pierre Patenaude…

2 octobre 2010

Pierre Patenaude

Oreste Bouchard craint d’aller au Salon du livre de Fjordcity.  Il annonce à une directrice littéraire, fantasme de son imagination, sa venue à la foire des éditeurs.  Une telle démarche pourrait jouer en sa faveur, mais la lâcheté le cloue.

Je garde le cap.  Je suis loin de la coupe aux lèvres.  Je le dis.  Je me le redis.  Malgré la soif, j’envisage.  Vous viendrez le premier octobre  au Salon du livre de Fjordcity, suivie d’une horde d’écrivains.  Je traînerai mon ombre entre les étals, un café à la main, un manuscrit dans l’autre.  J’arrêterai causer.  Je tousserai, échapperai mon écrit, le ramasserai, me redresserai et trouverai le moyen de braquer le titre : Le Roseau.  Vous avez aimé ?  Vous avez bien reçu la copie ?  J’attends votre motif.  J’espère.  Je me languis.  Je ne vis plus.  Mon œuvre me tient à cœur,  mais je crains le risible à ravir le mot œuvre.  Puis-je m’élever à ce point ?  Seuls les pur-sang de votre écurie auraient droit à ces deux syllabes ?

J’achèterai des livres au kiosque.  Vos poulains dédicaceront.  Vos pouliches aussi !  Je flânerai à l’enseigne  de la somptueuse collection La Verte Rainette, succursale du Borisk.  Vous me jaugerez.  Je serai de glace.  Si nos regards se croisaient, je vendrais la mèche.  Ne me craignez point.  Vous êtes à l’abri dans votre monde.  Je suis un être de paix et d’ardeur.  Serez-vous, après, au Hilton ?  Vous avez quitté ?  Un malin serait assis à votre place !  Cela me tuerait.  Durez.  Je vous veux comme directrice littéraire.

Oui, je sortirai de mon village.  Je rôderai près des carrousels de livres.  Le conseil de gestion des Éditions du Borisk vous aura mandée.  Oui, oui !  Je dis.  Vous savez, j’ai investi amour et passion dans l’écriture.  J’ai porté la chose.  Le travail m’a tué.  Les contractions m’ont déchiré.  L’enfant : un pseudocyesis — la dérision, je la souffre si elle est de moi.  J’ose crier.  Je m’alloue ce droit.  Je me convaincs de l’utilité de ma vie et de mon œuvre.  N’est-ce pas le propre de l’écrivain ?  D’un artiste, au pire ?  Quand je serai publié, je percevrai des droits, des royalties.  J’irai à la radio, à la télé, dans les écoles.  Vous paierez mes frais.  J’irai chercher notre prix à Paris.  La mention gonflera votre chiffre d’affaire.  Nous serons scénarisés.  Je vous le souhaite.  Pourquoi pas ?  Jésus a changé l’eau en vin.

Oubliez ces bêtises.  Je capote.  Je suis dur.  Qui ne l’est pas ?  Et par inadvertance, de surcroît !  Vous avez inventé la cruauté.  Je suis d’accord.  L’essai et l’épreuve vous ont refroidie.  Vous êtes culottée de semer le désarroi et de bien dormir.  La lettre de refus nuit.  Nous, les impubliables, avons un cœur.  Pensez à tous ces rabroués.  Vous heurtez, madame.  Pour ma part, j’acquiesce.  Les autres ?  J’ignore.  La bile sortie, j’absous.

La fatigue – en plus de l’inadvertance – tiédit votre imputation devant ces choix, ces aspirants à balayer sous le tapis.  Je me risque à vous interpeler.  Je tente de m’imposer.  J’ose allier cet élan à l’écriture.  Je n’ai rien à perdre.  Ma dernière carte est sur la table.  Après, je verrai si, le cas échéant, vous me tassez comme ce cendrier.  Lisez-moi jusqu’à la fin, au lieu de me survoler.  Oubliez ce dîner de tout à l’heure avec l’inhumain qui écrit des vétilles.

Pierre Patenaude est un écrivain\écrivant qui devrait publier bientôt son premier roman. Il nous a soumis ce texte d’une profonde originalité qui entremêle nature et écriture.  C’est le troisième texte qu’il présente sur ce blogue.  Naïveté apparente et ironie froide s’y côtoient.  Sa phrase a la précision, la vivacité et la retenue des grands satiristes.



Un texte de Pierre Patenaude…

30 juillet 2010

WOW !  Ma réaction en recevant ce texte qui s’approche du fond des choses en littérature, ce qui m’a toujours fasciné.  Je laisse parler l’auteur.

Présentation du texte par l’auteur :

Quand j’écris, je cherche à me cacher dans le texte en feintant ne pas être moi. Il m’arrive de me prendre pour le langage. Même, parfois, je crois être une illusion et n’être que des mots. Ça ne se soigne pas par un verre ou deux, je suis bien comme ça.

J’aime les auteurs qui parlent de la langue, comme Borges et Vila-Matas. La littérature et l’enseignement de la langue maternelle sont les seuls domaines qui

Pierre Patenaude

n’ont d’autres objets qu’eux-mêmes. Je crois Borges quand il dit que tous les livres  ont déjà été écrits, même les livres à venir. En écrivant L’homme rempli de mots, Borges ne me sortait pas de la tête (à cause de ce personnage issu du cauchemar d’un autre), ainsi que le Scriptorium de Paul Auster. Loin de moi l’idée de plagier ces auteurs. Mais, je dois vous l’avouer, je lis lentement et je déguste ce que je lis. Parfois, en lisant ou en écrivant, je réalise qu’un autre a déjà émis l’idée sur laquelle je m’échine. Je le vis actuellement et je suis un peu démonté, mais je vais trouver une issue.

Le texte que je vous envoie s’inspire d’un roman, L’homme au cœur de crapaud, que je suis en train d’écrire. Et j’écris ce roman en pensant au crapaud qui, chaque année, vient m’observer pendant que je travaille sur mes semis, à l’intérieur de ma serre. Il me regarde. On jurerait qu’il me connaît. Il se tient dans un bac noir. Il se retire lorsque je démonte l’abri à l’automne. L’an prochain il reviendra, j’en suis convaincu.

Le personnage de ce texte, Romuald, se construit à mesure que les mots emplissent les cases de son cerveau.

L’homme rempli de mots

À l’orée du bourg, vivait un homme rempli de mots.  Seule Alia, près de son âme et de sa vie, il aimait.

Au bout du bonheur, le diabète mollit la pompe de Romuald.  L’homme soignait les fleurs près de la maison.  Un crapaud le suivait, le printemps et l’été.  Auparavant, le crapaud Léo  pétait le feu.  Maintenant, il ne sautait plus, il sautillait.  Un jour, ses bonds furent des pas.  Les voisins apercevaient Romuald qui parlait au batracien.  Il s’adressait au crapaud comme on parle à son chien les jours de chagrin, sans plus.  Dans le boisé, près de son logis, une gélinotte le suivait.  Maintenant, il jugeait les bêtes ses égales.

Le désir d’Alia fanait comme la gerbe après la noce.  Toucher Alia pressait.  Romuald disait les plantes, les oiseaux, les batraciens et les arbres.  Il existait à nommer, et nommait pour mieux exister.  Décliner la création le justifiait.  Son cerveau avait autant de cases que le monde a d’objets.  Mais les replis du cerveau où logent les émois se desséchaient. La vie de Romuald tenait à des mots.  Et lui, il voulait conquérir tous les mots. Il aurait dû naître à une autre époque.  Le temps des émotions non dites.  Il pensait cela.  Mais, qui sait ?, ces émois-là  coulent dans le sang depuis les origines.  L’époux d’Alia était dans le sas du langage, puisque dire les émois lui échappait.

Le temps pressait.  Demain, on l’opérait.  Seul comme un chien, il se rendit à l’hôpital.  Le chirurgien scia le sternum.  Romuald rêva aux mots qui demain seraient.  Un fracas le troubla.  Il tomba dans un trou.  Le vide lui serrait le poitrail.  Et comme dans les écrits du poète argentin, les alvéoles où nichaient les mots, dans le crâne de Romuald, luisirent enfin.  Des émois se logèrent dans les niches.  Tous les émois du monde scintillaient comme les cierges à Notre-Dame.  Un émoi dans la case du Scriptorium le happa.  Il ne comprit que ces mots : « …sûr, à la vue de… il est sorti de sa propre vie et il a disparu ».  Un autre comme lui serait.  L’humain tournerait le kaléidoscope du langage et dirait les mots de l’univers, les émois de l’amour, avant de mourir…


Neigez, virgules…

20 février 2011

Neigez, virgules…

Un texte de Pierre Patenaude

Le pensif assis sur le banc devant la vitre contait les cristaux que soufflait le vent.  Strié de blanc le ciel était…  autant que le pli devant lui noir de traits.  La neige tant le calmait ?  Sans doute sa mère était tapie à l’ombre de cette joie et priait d’ainsi le voir.  Jours de l’Avant, elle cuisait gâteaux, tartes, bonbons et rangeait dans la dépense.  Un doute grugeait l’homme :

« Avoir aimé n’est pas aimer.  Demain aimer ?  Non !  Aimer sa mère serait bien.  Comme elle, l’amour il aime. »

Sa mère, morte d’angoisse, monta en Haut.  Elle brûla.  Pas la folie.  Le mal roua le feu, rampa aux yeux, aux oreilles, à la bouche.  La morte tenait le fils haut et court.

Ô joie d’hier !

Ô mon fils !

Givre, couds la plaie.

La neige naît.

Lui meurt.

L’écrit noir fond.

Lui fend.

Fondu déchaîné :

Flocons,

pinsons,

bancs de poissons…

Vis !

Je te supplie !

Gelé, le scripteur ponctue le récit de la vie.  Une âme il a vue  dans la gerbe de neige, comme le cristal sur la vitre.  Il a su.  Le poète, de neige et de frimas, écrivait dans la tourmente, des vers blancs dans le dais.   Les virgules dansaient.

À demi, il a baissé les toiles et hoché la tête.  La chaise il a gravie .  Folie : les virgules enflent : point-virgule, deux points, points d’exclamation, points d’interrogation, points de suspension.  Le fatras irise les mots et les virgules au pied de l’homme qui meurt.

De la rue, bêtes et inhumains voient tomber flocons et tanguer pattes où, tantôt, lui, qui mal aimait, fixait la rafale.

Pierre Patenaude est un écrivain\écrivant qui devrait publier bientôt son premier roman. Il nous a soumis ce texte d’une profonde originalité qui entremêle neige, frimas, virgules et absence de la mort…  C’est le cinquième texte qu’il présente sur ce blogue.  L’artifice de sa langue rococo nous étonne toujours.



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