Fumée et mots affamés, textes de Clémence Tombereau…

Fumée et mots affamés

Journal d’une fumée

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecTu me fumes. Tu me fumes et tu ne sais même pas pourquoi. Je ne suis pas une de celles « par plaisir ». Je suis une de celles « coup de nerfs ».
Ils te gonflent le monde. Ils te gonflent tous, là, avec leur univers fermé, recroquevillé, pourrissant. Et, plus le monde te gonfle, plus tu tires sur moi pour te remplir de ma fumée nuisible. Comme si j’y pouvais quelque chose. Je n’y peux rien, mon coco. Je n’y peux rien, mais je t’apaise, n’en déplaise aux médecins, n’en déplaise à l’hygiénisme fade.
Tu me fumes comme tu voudrais fumer le monde, comme si une combustion de la réalité était possible.
Tu me fumes et tu oublies ton café, que tu boiras peut-être après, peut-être froid, peut-être dégueulasse.
Je laisserai dans ta bouche ce goût amer et sec que tu aimes pourtant.

Les mots affamés

Il chuchote. Il chuchote des choses de telle sorte que les choses en question semblent se chuchoter d’elles-mêmes. Un grésillement d’insecte. Un babil d’enfant calme. Une radio mal réglée. Les sons sont si bas que l’on entend autant les bruits que fait sa bouche en les articulant. Un bruit liquide que quelques consonnes durcissent par moment. Ses yeux sont mi-clos, un air grave drape son visage, comme un linceul sur un corps sans vie.

La voix se hisse sur des tonalités plus escarpées : il parle désormais. Ses mains s’agitent et dessinent dans l’air des arabesques roses. Il s’emballe. Son interlocuteur doit s’inquiéter. Son interlocuteur a peur. Son interlocuteur est le vide dans la pièce. À la limite, les chaises, la petite table et le lit écoutent, sans broncher, empêtrés dans leur vie monotone.
Il est debout. Il est droit, le doigt pointé vers le plafond, vers le ciel peut-être. Et les mots sortent lentement de sa bouche. Timides tout d’abord, ils osent dépasser la limite des lèvres gercées. Une lettre après l’autre, comme autant de pattes, les mots bestioles débordent sur son menton, s’embronchent dans sa barbe hirsute, ils risquent de s’y perdre, mais, vaillants, ils surmontent l’obstacle et descendent le long de sa maigre silhouette. Ils arrivent par terre, démultipliés, renforcés. Ils caracolent sur le parquet. Ça crépite. Ça chahute pour se frayer un chemin à travers l’espace. Les mots n’ont pas de sens, sont sans queue ni tête. Qu’importe : ils courent, du sol au plafond. Ils envahissent, ils colonisent le vide. Sur les murs ils grimpent avec ardeur, opiniâtres et indépendants. Ils se faufilent dans chaque recoin, leur sonorité grouille, partout. Partout ils se glissent, aisément, sans demander leur reste.

Lui, il continue, il débite des paroles dépourvues de cohérence. Le grouillement se fait musique, petit concert réservé aux initiés. Les objets ne bronchent pas, tandis que les mots bouffent l’ensemble. Sa bouche n’en peut plus. Les mots sont sur son corps ; ils le dévorent aussi, comme autant de charognards motivés par la faim.

Tu ouvres la pièce. Un homme gît, méconnaissable, carcasse noircie par la parole. Les mots l’ont dévoré.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revuealain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

Advertisements

Laissez un commentaire.

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Ainsi parle l'Éternel

L'écriture de la Sainte Bible se continue -- publiée par Guylaine Roy (GROY)

rujia

artiste peintre

La bibliothèque de Sev

Chroniques livresques et élucubrations littéraires

sillage

la trace fluide du chemin parcouru

iLOLGO 411

Bonjour, Souriez et allez-y | Hello, smile and go

Ninannet's Blog

Just another WordPress.com site

Moonath - l'Univers des mots

une plume troubadour et lunaire qui chante la vie, l’âme, l’amour et l’infini…

Poesie visuelle/Visual Poetry

Un blog experimental voue a la poesie du quotidien sous toutes ses formes/An experimental blog devoted to poetry in all its forms

Stéphane Berthomet - Articles, notes et analyses

Analyste en affaires policières, terrorisme et de sécurité intérieure.

A l'horizon des mots

Notes d'une bookworm débutante

Alchimaer Art

Alchimaer Art,collectif artistique et humaniste, un sujet d’étude les symboles des parcours initiatiques dans l’art. Contemporain, alchimique, textile, peinture, street art, contes vidéo, design … Si l’interprétation des symboles est immortelle et universelle, leurs représentations n’ont pas de limite!

LE CHAT QUI LOUCHE 2

Arts et littératures de la Francophonie...

maykan.wordpress.com/

Arts et littératures de la Francophonie...

Vous êtes ici... et là-bas

André Carpentier & Hélène Masson

Sophie-Luce Morin

Auteure, conférencière, idéatrice

Vivre

« Écoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous. » Valère Novarina

%d blogueurs aiment ce contenu :