L’ombre dans la loggia, un texte de Karine St-Gelais

L’ombre dans la loggia

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québec

 

Le vent de mars hante la cime nue du grand chêne dehors. Un baume étrange nous vient des jardins et de la loggia — loggia étant un terme italien qu’utilisait mon père. C’était son rêve de construire une belle véranda remplie de fleurs. Il est tôt, il fait sombre et je suis en retard. Je démarre ma vieille voiture. Le chien du voisin jappe à s’en fendre l’âme, c’est à réveiller un mort ! Je monte alors le son de mon lecteur CD. Je recule, embraye par l’avant et roule jusqu’au travail.
J’entre au Salon dont je suis la propriétaire. La matinée me semble étrange, je me sens surveillée. Ma sœur Florence vient me rejoindre, elle s’occupe du côté esthétique. Elle m’apporte mon café matinal, ce qui apaise mon anxiété.
— Hum ! Merci, tu viens toujours nous aider samedi ?
— Oui, avec plaisir !
J’ai repris la maison familiale et cela m’occasionne de gros problèmes financiers. Par chance, mon conjoint est habile de ses mains, comme l’était d’ailleurs mon père, un très bon charpentier. Ma mère, âgée de 81 ans, Solange, habite au sous-sol. Depuis que mon père nous a quittés, elle se sent très seule et elle n’a malheureusement plus toute sa tête, la pauvre.
Cette fin de semaine, Fred retapera enfin la vieille galerie. Maman s’était payé cette rallonge avec ce que lui avait légué papa, mort noyé lors d’une expédition de pêche. Mais ça fait déjà plus de 20 ans de cela ; le bois commence à pourrir.
Une nuit, j’entends des grondements qui montent du sous-sol.
Je me lève et me dirige vers la cage d’escalier, croyant que c’est ma mère. Je descends encore endormie. Je la cherche désespérément dans la pénombre et la retrouve titubante dans la cuisinette. Ses yeux sont rivés sur le mur.
Regarde, Chantelle, il est là. Il est venu me chercher ! me chuchote-t-elle.
— Mais qui, maman ? De quoi parles-tu ?
alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, québecChaque fois qu’elle fait ça, j’en ai la chair de poule. Un frisson me parcourt l’échine, et je ne vous parle pas de tout ce qui craque dans cette vieille maison. Je porte un regard timide dans la direction qu’elle me pointe ; je lui prends tendrement la main :
— Allez, viens !
— Mais, ma fille, ne le vois-tu pas ? Il est là…

— Maman cesse ta mascarade ! Je suis très fatiguée et je travaille demain.
Je la borde et retourne auprès de Fred. Je reste tout de même aux aguets, essayant de me convaincre qu’elle hallucine et que ce sont les effets secondaires de ses médicaments.
— Encore cette nuit ?
— Oui, ça ne s’arrange pas !
— Il va falloir que tu penses à la placer. Elle est de plus en plus confuse.
— Je sais ! Je sais…
Le lendemain, il pleut à boire debout. J’entends de la cuisine les grands coups de masse donnés par Fred pour enlever le plancher de la grande galerie. Soudain, un cri. J’accours aussitôt vers la véranda.
— Fred ! Ça va ?
— Non ! Mon dieu…
Je pousse la porte-moustiquaire et je contemple le visage devenu pâle de ce grand gaillard complètement pétrifié !
— Tu es blessé ?
— Non, regarde, là !
Je m’avance et me penche. La fonte des neiges et la pluie ont fait remonter quelque chose. J’ose retirer la boue pour mieux voir.
— Yarkkk ! Un cercueil ? dis-je troublée.
— Mais qui est-ce ? me demande Fred en sueur.
— Je n’ouvre certainement pas pour le savoir !
— J’appelle la police !
— Non, attends, Fred ! dit Solange. C’est Charles !
— Elle est folle ! pensa tout haut celui-ci.
— Peut-être pas ?

Florence a tout entendu ! Elle entre dans le hall de la grande salle avec les deux enfants de sa sœur.
— Ça se peut ! Les enfants non pas arrêté de vous le dire l’hiver dernier. Ils racontaient qu’un homme étrange se berçait dans la loggia et les regardait jouer dehors !
— Les odeurs printanières ne provenaient peut-être pas du compost finalement…
— Non, Florence, tu t’y mets aussi ? soupirai-je.
Florence prend son courage à deux mains et aide Frédéric à sortir le cercueil qu’elle ouvre sans sourciller. Je place mes mains sur les yeux des enfants.
— Non ! Ah, mon dieu, c’est infect ! dit Fred dégouté.
Les enfants ont tellement joué ici ! Tous ont dérangé son repos en lui marchant sur la tête, pauvre papa, me dis-je en gardant les enfants serrés contre moi.
— C’est bien lui, me dit Florence, reconnaissant ses vêtements de funérailles.
— Pauvre Charles, dit la vieille.
— Comment se fait-il que papa soit ici ? demandai-je à Solange.

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— Parce que, après l’enterrement de ton père, Joey et Franie, son frère aîné et sa sœur cadette aujourd’hui décédés, ont ramené le cercueil jusqu’ici avec la camionnette de Joey, explique la vieille. Tu sais, tous avaient quitté le cimetière avant la mise en terre. Celui qui s’occupait de cette tâche a eu un terrible accident sur la principale. Il faisait froid, la pluie et la grêle se sont mises de la partie ce jour-là. Nous avions déjà tout prévu et remis la terre en place près de sa pierre tombale, rien n’y paraissait et nous avons ramené ton père. Il avait tant rêvé de cette véranda !

— La folie est une histoire de famille, ou quoi ? cria Fred entre deux hauts le cœur en refermant le cercueil.
Mon père eut finalement droit à un digne enterrement et nous sommes incapables de terminer la loggia pour le moment. Notre histoire a fait tour du pays. La maison est plutôt calme depuis.
Pas pour Solange. Elle entend et voit toujours quelqu’un. Toutes les nuits, ou presque, elle déambule dans les passages à la recherche d’une ombre qu’elle chérit encore…
Karine

Notice biographique

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous aimons ses textes pleins de fraîcheurchat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie.  Laissons-la se présenter.  « Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.  Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.  Au plaisir de vous rencontrer sur mon

blog:http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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