Les formes du dialogue : les tirets et les incises, par Annie Perreault…

Les tirets et les incisesalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Comment doit-on utiliser les incises ? Faut-il en écrire après chaque réplique des personnages ? Doivent-elles être longues ou courtes ? Comment les introduire dans un dialogue sans en interrompre le rythme ?
Voilà des questions auxquelles cet article tentera de répondre.
D’abord, allons-y avec un extrait de Sous la surface de Martin Michaud. Passage tiré des pages 148-149. (Les Éditions Goélette, 2013)

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecJe m’imaginais, à l’autre bout du fil, l’incompréhension, puis la surprise se peignant sur le visage de Gene.
― Oh, mon Dieu… Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
J’ai esquivé la question.
― Réfléchis… Ils n’ont pas à le prouver. Ils vont simplement propager la rumeur… Et il y a plus…
― Quoi ?
― Il manque des pièces dans le dossier d’enquête…
Gene a marqué une longue pause avant de poursuivre :
― Quel dossier d’enquête ?
― Le dossier d’enquête sur l’accident qui a coûté la vie à Amanda Phillips et à Chase.
― Comment le sais-tu ?
J’ai hésité, dégluti avec peine.
― Je le sais, c’est tout.
― As-tu été à la police, Lee ?

Dans ce dialogue, l’auteur n’utilise aucune incise. Et pourtant, on sait parfaitement qui parle. Quelle technique narrative est mise en évidence, ici ? C’est simple. La réplique du personnage est introduite par une phrase narrative qui montre une action de ce personnage. Relisez le dialogue précédent et vous verrez.
Cette technique permet d’augmenter le rythme du dialogue : les répliques s’enchaînent dans un mouvement naturel et rapide. C’est ce qu’il faut, quand on écrit des romans policiers ou des thrillers.
Il existe des auteurs de romans policiers qui utilisent quelques incises, sans ralentir le rythme du dialogue. Voyons maintenant un extrait de L’armée furieuse de Fred Vargas, tiré des pages 206-207. (Éditions Viviane Hamy, 2011)

Dans l’auberge, Danglard, manches relevées, était en train de cuisiner enalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec discourant, sous le regard attentif de Zerk.
― C’est très rare, disait Danglard, que le petit doigt du pied soit réussi. Il est généralement contrefait, tordu, recroquevillé, sans parler de l’ongle, qui est très amoindri. À présent que ça a doré sur une face, tu peux retourner les morceaux.
Adamsberg s’appuya au chambranle de la porte et regarda son fils exécuter les consignes du commandant.
― C’est les chaussures qui font cela ? demandait Zerk.
― C’est l’évolution. L’homme marche moins. Le dernier doigt s’atrophie, il est en voie de disparition. Un jour, dans quelques centaines de milliers d’années, il n’en restera qu’un fragment d’ongle attaché au côté de notre pied. Comme chez le cheval. Les chaussures n’arrangent rien, bien sûr.
― C’est la même chose que nos dents de sagesse. Elles n’ont plus de place pour pousser.
― C’est cela. Le petit doigt est un peu la dent de sagesse du pied, si tu veux.
― Ou la dent de sagesse est le petit doigt de la bouche.
― Oui, mais dit comme cela, on comprend moins bien.
Adamsberg entra, se servit une tasse de café.
― Comment était-ce ? demanda Danglard.
― Elle m’a irradié.

Ce dialogue compte trois incises (en rouge). Elles viennent préciser l’identité du personnage qui a pris la parole. Parce que, dans cet extrait, la phrase narrative qui précède la réplique du personnage ne montre pas nécessairement une action de ce personnage. Et si on enlevait ces incises, on serait confus, on se demanderait lequel parmi eux vient de répliquer. Aussi ces incises, dans ce cas-ci, sont-elles indispensables à la clarté du dialogue.

alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecPour terminer, je vous parlerai d’une auteure qui utilise beaucoup d’incises. Le rythme en est légèrement ralenti, mais ça fonctionne ! Je vous présente J.K. Rowling (que tout le monde connaît) et son fameux Harry Potter. L’extrait sur lequel nous nous pencherons est tiré de son premier livre, Harry Potter, À l’école des sorciers, aux pages 224 à 226. (Éditions Gallimard Jeunesse, 1998)

Un jour qu’ils étudiaient dans la bibliothèque, Harry, Ron et Hermione virent apparaître Hagrid qui cachait quelque chose derrière son dos. Avec son gros manteau en poil de taupe, il paraissait déplacé dans un tel lieu.
― Je suis simplement venu jeter un coup d’œil, dit-il d’une voix qui ne paraissait pas très naturelle. Et vous, qu’est-ce que vous faites ? ajouta-t-il d’un air soupçonneux. J’espère que vous avez arrêté de vous intéresser à Nicolas Flamel ?
― Oh, il y a longtemps que nous avons trouvé ce que nous cherchions, dit Ron d’un ton assuré. Et nous savons ce que garde ce chien. Il s’agit de la pierre philo…
― Chut ! l’interrompit Hagrid en lançant des regards autour de lui pour voir si quelqu’un écoutait. Parle moins fort, qu’est-ce qui te prend ?
― Nous voulions justement vous poser quelques petites questions, intervint Harry. On se demandait ce qui a été prévu pour garder la pierre, en dehors de Touffu.
― Chut ! répéta Hagrid. Vous n’avez qu’à venir me voir un peu plus tard. Je ne vous promets rien, mais arrêtez de jacasser à ce sujet, les élèves ne sont pas censés savoir. On va penser que c’est moi qui vous ai tout raconté.
― Alors, à tout à l’heure, dit Harry.

Les répliques comptent toutes au moins une incise. Avez-vous eu l’impression, en le lisant, qu’elles ralentissaient le rythme ? À peine, n’est-ce pas ? Pourquoi, selon vous ? Selon moi, c’est parce qu’elles apportent des précisions sur les personnages, qui nous permettent de mieux les imager. Cette auteure à une écriture visuelle.
Le verbe déclaratif « dire » est utilisé trois fois, mais l’on ne s’en aperçoit même pas. Il arrive au bon moment, en alternance avec d’autres verbes déclaratifs, et ne semble pas de trop. Quand on lit ce dialogue à voix haute, ça coule, on ne s’accroche pas avec les mots. Tout est à sa place !
Je vous demanderais de relire les trois dialogues et de porter une attention particulière à la ponctuation. Avez-vous vu une majuscule au verbe de l’incise ? Moi, non. Dans tous les dialogues, le verbe de l’incise est écrit avec une minuscule (même si le logiciel Antidote nous fait remarquer que c’est une erreur ; il ne comprend pas tout, lui ; c’est à nous de faire preuve de discernement). À la fin d’une réplique « déclarative », on met une virgule. Mais on ne la met pas après un point d’interrogation ni après le point d’exclamation.
Vous avez sûrement constaté la position du tiret, n’est-ce pas ? On le trouve devant chacune des répliques. Dès qu’un nouveau personnage prend la parole, on met le tiret. Et lequel doit-on mettre ? Le tiret numérique, le tiret cadratin, le tiret demi-cadratin, la barre horizontale, le filet horizontal fin ? Dans mes écrits, j’utilise habituellement le tiret cadratin. C’est celui que me suggère Marie-Pierre Laens de l’agence littéraire Laens. Alors, je suis son conseil.
Voilà.
Je vous reviendrai bientôt avec deux autres formes de dialogue : l’indirect et l’indirect libre.
Merci de me lire.

Annie xxx…

Notice biographique alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Annie Perreault est née le 24 mai 1968 à Châteauguay. Elle a vécu son enfance et son adolescence dans la campagne enchanteresse de Tingwick, petit village des Cantons de l’Est. Mère de deux adolescents, enseignante en mathématiques de formation (métier qu’elle a exercé pendant une dizaine d’années), amoureuse du même homme depuis 24 ans, Annie est avant tout une écrivaine dans l’âme. Elle écrit pour être une meilleure mère et une meilleure conjointe. Son premier roman, Adeline, porteuse de l’améthyste, a paru aux éditions Pierre Tisseyre, dans la collection Conquête, en 2008.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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