Les formes du dialogue – Les chevrons et les tirets, un texte d’Annie Perreault…

Les formes du dialogue – Les chevrons et les tirets

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Les dialogues font partie intégrante de tout texte de fiction. Les dialogues, tout le monde le sait, c’est quand les personnages parlent entre eux. Il existe plusieurs façons de les écrire ; chaque auteur choisit la forme qui lui convient, qui convient à son style d’écriture, mais aussi à l’histoire. Est-ce qu’une histoire peut contenir différentes formes de dialogue ? Pourquoi pas ? En création, tout est possible !

Cet article est le premier d’une série où je vous montrerai les différentes formes que peut prendre le dialogue dans un texte de fiction. Pour vous illustrer ces formes, je puiserai dans le roman que je suis en train de réécrire (Les Sémolines), mais aussi, et surtout, dans des romans d’auteurs chevronnés.

Les chevrons et les tirets. (C’est la forme que j’utilise dans mes textes, c’est celle qui convient le mieux à ma façon d’écrire.) Voici un extrait tiré de mon roman. (J’utilise un narrateur qui est dans le point de vue de Sahale, mon personnage principal.)

Une mouche vola au-dessus de sa tête. La lumière du néon vacillait. Megan resta debout près de la porte, le regard braqué sur lui. Gabrielle prit place sur la chaise d’en face, déposa un paquet de dossiers, et tritura de nouveau son crayon : « Où étais-tu jeudi soir dernier ? »
Sahale la dévisagea, incrédule : « Non, mais… vous n’croyez quand même pas que…
— On explore toutes les pistes. »
Il se frotta le menton. « Euh… Après l’boulot, vers cinq heures trente, j’suis allé m’changer pis j’suis allé m’défouler sur mon vélo dans l’parc d’la rivière Gentilly jusqu’à ce qu’il commence à faire noir. Ensuite, j’ai appelé Joëlle. Il était aux alentours de dix-neuf heures trente. On s’est fixé un rendez-vous pour vingt-deux heures. Entre-temps, j’suis resté à la maison, j’ai bouffé des pâtes, j’ai pris soin d’mes bêtes, je m’suis lavé, j’ai regardé la télé. Pis j’suis allé voir Joëlle. On a discuté dans mon auto pendant une demi-heure. Et j’suis rentré me coucher.
— Donc, personne ne t’a vu ni ne t’a parlé le reste de la nuit.
— C’est ça.
— Tu comprends que tu es un suspect…
— Tabarnak ! » Sahale bondit sur ses pieds : « Vous n’croyez ben pas que j’ai fait ça ? La vue d’une femme tabassée, ça m’met hors de moi !
— Rassis-toi. » La voix de Gabrielle était cinglante.
Il obéit : « Quand même ! Y a des limites aux conneries.
— On explore toutes les pistes, répéta Megan, qui s’était placée derrière Gabrielle. On ignore jusqu’où ta colère peut te mener. Tu as des antécédents judiciaires…
— Et ce weekend, reprit Gabrielle, tu as fait quoi ?
— Samedi, j’ai tondu la pelouse, je m’suis entraîné, et j’ai… »
Il se tut : devait-il leur confier son secret ?
« Et tu as… quoi ? s’impatienta Gabrielle.
— J’ai visionné mes vidéos d’surveillance, dit-il en fixant la table. Depuis que l’corps de mon père n’a pas été r’trouvé, j’surveille ma mère, au cas où il reviendrait. Et là, j’le surveille, lui, pour pas qu’il recommence…
— Il me faudra une copie de ces vidéos, déclara Gabrielle. » Sa voix avait monté d’un cran.
« Euh, oui, sans problèmes.
— Et dimanche ?
— J’suis allé pique-niquer avec Joëlle, son fils et Meredith au Moulin Michel.
— Nous vérifierons auprès de Joëlle.
— J’n’ai rien à cacher. Et cet Alexandre Mariosi n’aurait-il pas quelque chose à voir avec le meurtre de Suzie ?
— Megan est allée lui poser des questions à son bar de danseuses. Mariosi a joué l’innocent et l’a repoussée en disant que si elle voulait revenir, elle devrait avoir un mandat. Il connaît la loi.
— Je suis aussi allée voir le gars qui purge une peine de prison à la place de Mariosi, ajouta Megan. Lui non plus n’a rien voulu dire. Ces deux-là nous cachent des trucs. Mais tant qu’on n’a pas de preuves, on a les mains liées, et ils le savent. »

J’aime cette forme de dialogue : elle permet d’éliminer la répétition infinie (presque obsessionnelle) des « dit-il », « argumenta-t-il », « répliqua-t-il »…, comme l’illustre le court passage suivant.

Sahale bondit sur ses pieds : « Vous n’croyez ben pas que j’ai fait ça ? La vue d’une femme tabassée, ça m’met hors de moi !
— Rassis-toi. » La voix de Gabrielle était cinglante.
Il obéit : « Quand même ! Y a des limites aux conneries…

Après une phrase de narration, écrite du point de vue du personnage, je mets les deux points, ce qui indique au lecteur que la réplique suivante sera du personnage en question. J’élimine ainsi le « dit-il » en question ; le texte s’en trouve plus aéré, plus fluide, et le rythme, plus accéléré.

 alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québecCette forme de dialogue permet entre autres d’inclure des répliques dans le paragraphe, et ça, j’aime beaucoup : je trouve que ça fait un peu plus littéraire, et ça me convient pour le moment. Comme dans l’extrait suivant, toujours tiré de mon roman :

Joëlle avala une gorgée de café, puis, le regard fixé sur son amie, elle lui expliqua : « Si tu l’avais vu… Ses yeux, son visage… On aurait dit qu’il… » Elle s’interrompit à l’évocation de cette vision qui lui donna le vertige. Elle déposa sa tasse brûlante sur la table. « Mais pour lui, dit-elle en pointant son fils qui maniait la manette de Xbox dans tous les sens, je dois agir. Il a besoin de son père. C’est un peu pour ça que je vous ai invitées, Meredith et toi. J’ai besoin de savoir si je peux à nouveau faire confiance à Sahale. » D’un geste nerveux, elle tira vers elle le pot de bégonias posé au centre de la table et supprima les fleurs fanées qu’elle laissa tomber dans l’assiette de son dessert. Avec l’extrémité de son index, elle gratta un bout de crémage séché qu’elle porta à sa bouche. Le goût chocolaté la réconforta à peine : « Comment est-il ? Est-ce qu’il a changé ? Est-il encore aux prises avec ses… » Elle planta ses yeux dans ceux de son amie : « J’ai fait mes recherches. Je sais qu’il travaille pour ton ex au garage La Taule, qu’il fréquente le bistro La Trinquée, qu’il rend souvent visite à sa mère, qu’il s’occupe de sa grand-mère, qu’il n’a plus eu affaire à la police depuis sa peine de prison, qu’on lui demande chaque année de faire partie de l’équipe technique pour le Carnaval, qu’il…
— Calme-toi, Joëlle, fit Suzie en posant une main ferme sur la sienne. »

Pour conclure, voici un dernier extrait d’un auteur que j’affectionne beaucoup, et qui utilise cette forme de dialogue. L’extrait est tiré d’Une vérité délicate de John le Carré, p.73.

« Alors, dis-moi tout, Matti, parce que personne ne veut rien me dire. Qu’est-ce qui a mal tourné à la Défense quand mon patron était en place ?
― Euh, oui, bon, je ne peux pas te dire grand-chose, commence Matti, l’air contrarié, en hochant sa longue tête caprine. En gros, voilà : ton homme a joué les francs-tireurs, nos services lui ont sauvé la peau et il ne nous l’a jamais pardonné, ce sale con.
― Vous lui avez sauvé la peau ? Ça veut dire quoi ?
― Il a essayé de faire cavalier seul, crache Matti.
― Pour faire quoi ? À qui ?
― Euh, oui, bon, répète Matti en grattant son crâne chauve. Je ne suis pas directement concerné, tu comprends. Ce n’est pas mon rayon.
― J’en ai conscience, Matti, et je le comprends très bien. Ce n’est pas mon rayon non plus. Mais je dois pouvoir veiller sur lui, quand même.
― Tous ces pourris de lobbyistes et de marchands d’armes qui s’attaquent aux lignes de faille entre l’industrie de défense et le complexe militaro-industriel… », se plaint Matti, comme si Tobby connaissait bien le problème.
Mais Tobby ne le connaît pas, aussi attend-il la suite.

Voilà. Comme vous avez pu le constater, on utilise le chevron ouvrant pour introduire la première réplique ; ensuite, si les répliques se suivent dans le dialogue, on met des tirets ; et l’on met un chevron fermant à la fin de la dernière réplique.
Dans le prochain billet, je vous parlerai de la forme la plus connue du dialogue : les tirets.

(Tiré du blogue Créer la vie d’Annie Perreault.)

Notice biographique alain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec

Annie Perreault est née le 24 mai 1968 à Châteauguay. Elle a vécu son enfance et son adolescence dans la campagne enchanteresse de Tingwick, petit village des Cantons de l’Est. Mère de deux adolescents, enseignante en mathématiques de formation (métier qu’elle a exercé pendant une dizaine d’années), amoureuse du même homme depuis 24 ans, Annie est avant tout une écrivaine dans l’âme. Elle écrit pour être une meilleure mère et une meilleure conjointe. Son premier roman, Adeline, porteuse de l’améthyste, a paru aux éditions Pierre Tisseyre, dans la collection Conquête, en 2008.

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