1837, un texte de Jean-Marc Ouellet…

1837

Saint-Eustache-Patriotes

L’officier hurle. Rassemblés au milieu de la place du village, entassés tels des animaux dans un enclos ceinturé de tuniques rouges, les femmes, les enfants, les aînés, pétrifiés par la peur et l’incompréhension, pleurnichent, tremblent ou transpirent. Nous, nous nous cachons, les épions du coin d’une lucarne. L’officier mugit.

̶ Where are they ?! Où sont-ils ?! traduit-il d’un fort accent. Where !

Nos familles se taisent. L’atmosphère est lourde, la désolation et la rage planent. L’officier hurle encore. Des soldats allument des torches, se dirigent vers des maisons, lancent le feu sur les toits, par les fenêtres. Le chaume s’embrase. Horrifiée, ma main est moite. Nos demeures flambent.

Un instant, je repense à avant, au temps si près d’aujourd’hui, alors que nous vivions en paix sur cette terre bâtie par la sueur de nos tripes et le sang de nos veines. Notre terre. Notre liberté.

Mais ils sont venus, ont dicté leurs lois, au mépris de nos coutumes, de nos voix. Nous avons dû réagir, nous avons dû nous battre. Pour nos femmes, pour nos enfants, pour notre terre, pour la liberté. Et s’il faut mourir… nous mourrons.
Les flammes lèchent la fenêtre. L’air n’est que boucane. Nous étouffons. Contraints de fuir, nous dévalons l’escalier et sortons par-derrière. Nous, Wilfrid, le chétif ; Laurent, le maussade ; René, les gros bras ; et moi, le râleur. Quatre hommes, quatre rescapés des représailles. Deux soldats nous attendaient. Ils tirent, nous tirons, ils tombent. Nous nous engouffrons dans la forêt. Un fusil crache du feu et de la fumée. D’autres l’imitent. Les détonations et la suie couvrent le jour. Plusieurs soldats se lancent à nos trousses. Nous courons. Les branches nous fouettent, nous égratignent. Les détonations se raréfient, le craquement des branches et les cris les remplacent. La poursuite dure, et dure. Wilfrid trébuche contre un chicot. Il tarde à se relever. Nos poursuivants le rejoignent, s’en emparent. Sans ménagement, trois English le ramènent au village. Pendant ce temps, nous continuons. Je suis à bout de souffle, mes jambes fléchissent. D’autres coups de feu sont tirés. À son tour, Laurent s’effondre dans la broussaille. Rapidement, les assaillants le retrouvent. Gravement atteint, mon compagnon se laisse porter. René et moi poursuivons notre course, contournons les arbres, enjambons pierres et chicots. Nous, nous retournons parfois et, à la hâte, pointons nos armes vers nos poursuivants, tirons, pivotons aussitôt et reprenons notre galopade. Hors d’haleine, en quête de ressources, nous nous blottissons derrière un orme géant. Les soldats approchent. Une fois à proximité, René se dégage, brandit son arme, appuie sur la détente. Une détonation suit, avec son lot de fumée, synchrone à la pétarade d’en face, celle de nos ennemis. René s’effondre, râle, rampe vers une souche, ne l’atteint pas. Son corps inerte couvre les feuilles mortes. Une autre détonation frappe l’air. Une brulure foudroie ma poitrine. Je suis projeté vers l’arrière et m’écrase avec lourdeur parmi les arisèmes, les clintonies et autres fleurs sauvages.

Étendu sur le dos, las, mon regard se brouille dans la canopée. Une forte aigreur oppresse ma gorge. Du sang s’yalain gagnon, Chat Qui Louche, francophonie, littérature, maykan, québec sourd, envahit ma bouche, s’écoule sur ma joue. Je tousse, crache écarlate. Au-dessus de moi, les feuilles s’agitent et s’embrouillent. Empathiques, les arbres s’interrogent et s’indignent. Les nuages déguerpissent. Des voix approchent. Les sons sont humains, si étranges. Des ombres m’entourent, rouges d’abord, puis grisâtres, puis rouges à nouveau. Peu importe. Une botte pioche mon torse. Je tourne la tête vers l’ombre, son maître, seule réaction qui me soit encore possible. Une vaine sérénité m’envahit. Je n’ai plus mal, n’aurai plus mal. La vie me quitte, entraînant l’espoir d’un patriote, mais pas les mémoires.

© Jean-Marc Ouellet 2016

Notice biographique

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Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, Jean-Marc Ouellet pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, il signe une chronique depuis janvier 2011 dans le magazine littéraire électronique « Le Chat Qui Louche ». En avril 2011, il publie son premier roman, L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis Chroniques d’un seigneur silencieux aux Éditions du Chat Qui Louche. En mars 2016, il publie son troisième roman, Les griffes de l’invisible, aux Éditions Triptyque.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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