Raskolnikov… une nouvelle de Jacques Girard…

(Le Chat ne devait rouvrir que dans quelques semaines.  Je ne peux m’empêcher d’ouvrir temporairement pour rendre hommage à l’ami et à l’écrivain Jacques Girard.  Rien de mieux que de le laisser parler.  Alain G.)

Ras

«Ras, t’es demandé au téléphone», dit le barman.  L’individu n’eut aucune réaction. Il continua de gesticuler de plus belle. Seul à sa table, Ras se trouvait dans une sorte de délire provoqué par l’absorption incontrôlée de houblon.

Le garçon de table dut élever la voix avant qu’il ne comprenne. Ras parut sortir d’un voyage astral. Péniblement, l’homme se leva et fit quelques pas en direction du bar. Tout à coup, il rebroussa chemin, revint à sa table et but une grande gorgée à même la bouteille. Les yeux écarquillés, le tour de la bouche tout ruisselant, l’homme retourna vers la cabine téléphonique.

Devant le bar, Ras s’arrêta net. Si brusquement qu’il faillit tomber. Encore tout chancelant, Ras pointa vers le barman un doigt aussi incertain.

«C’est pas Ras que je m’appelle, c’est Raskolnikov. C’est trop difficile à prononcer pour toi, je pense ben, dit le soûlard. C’est Ras-kol-ni-kov, c’est pas si dur que ça à dire», ajouta-t-il, en prenant bien soin de  prononcer en quatre syllabes distinctes ce nom inusité. «On sait ben, vous ne connaissez pas Raskolnikov.  Personne icitte n’a lu Crime et Châtiment. Vous ne savez pas qui est Dostoïevski ? Continuez de lire des comics, bande d’ignorants», poursuivit-il, se retournant vers la poignée de clients. Aucun ne daigna lever la tête.

« Je pense que c’est ton Dos, je ne sais pas trop », rétorqua avec tac le serveur, un homme d’expérience dans l’hôtellerie, le doyen de Roberval, titre qu’il revendiquait avec fierté.

René en avait vu des clients éméchés qui en voulaient à tout le monde. l’en savais quelque chose.

Alors que j’étais étudiant à la recherche d’un travail, il me donna une chance en m’embauchant comme laveur de verres. Sous sa tutelle, je devins garçon de table. Cet emploi m’avait permis de défrayer une partie de mes études. Je lui témoignai ma gratitude en allant aussi souvent que possible prendre une bière en sa compagnie. Son statut particulier lui octroyait bien des aises dont celle de se rincer le gosier avec certains clients. Ma dernière visite remontait à quelques semaines.

Cet après-midi-là, ma présence avait un autre but. Comme je le remplaçais pendant les deux semaines suivantes, il était normal que je me familiarise avec les airs de la place.  Prix en vigueur, inventaire, ménage, horaire de travail, le crédit, tout y passa.

« S’il y a quelque chose que tu sais pas, tu le demandes à un client régulier, ils savent tout », concluait René en prenant une petite gorgée d’une
bière chaude.

Les piliers de la place, je les avais sous les yeux. À l’exception du fameux Ras, je les connaissais tous. Plus je regardais la figure du personnage de roman, qui se trouvait présentement dans la cabine téléphonique, plus ce faciès abîmé m’intriguait.

« J’ai vu ce gars-là quelque part, balbutiai-je à René. C’est pas possible! Mais où ai-je pu entrevoir cette face-là ? Vraiment, je suis en panne. »

Raskolnikov

Ras se nommait Raymond Lalancette et était né à Roberval sur la rue Ménard. À quinze ans, il s’était expatrié en ville. Selon les dires de René, Raymond bourlingua et fit cent métiers, connut des moments pénibles avant de dénicher un emploi dans une entreprise spécialisée en construction domiciliaire. Ras avait travaillé sur les plus gros chantiers et était finalement devenu contremaître. Victime d’une scoliose, il se trouvait en convalescence et en avait profité pour revenir dans son patelin. Sa mère y vivait encore. Depuis son retour, qui remontait à six ou sept mois, Ras avait élu domicile à la taverne de l’hôtel Windsor. On l’y voyait presque à tous les jours.  Ses beaux discours tinrent le haut du pavé aussi longtemps que ses ressources permirent de payer des «traites». Maintenant, il délirait, toujours seul, toujours à la même table, essayant à l’occasion de soutirer une bière à une vieille connaissance. On l’avait surnommé Ras parce qu’il parlait toujours de Raskolnikov.

Avec le temps, sa réputation s’était étiolée. À jeun, c’était un client poli et plutôt réservé. Mais la boisson le métamorphosait en docteur Jekyll. On trouvait son comportement plutôt singulier et on doutait de la véracité de son histoire.  Ras se prenait pour un autre. Il se disait le seul à
avoir lu des grands auteurs, à parler couramment  l’anglais et à avoir voyagé dans tout le Canada et même aux États-Unis. « Vous sortirez jamais de ce trou, vous allez crever icitte ; moi, je vais repartir, voir le monde. » René  connaissait ses tirades par cœur.  À ses crises, succédaient de longs silences suivis de profonds repentirs. René le trouvait bizarre. On ne savait jamais qui il était. De plus, ce Raskolnikov-là jouissait des atouts d’un Don Juan. Ses services d’amant étaient, avançait-il, on ne peut plus recherchés.

« Il n’est pas comme nous autres », disait René.

Pendant ce temps, Ras se trouvait dans la cabine téléphonique dont la porte était ouverte. Le combiné reposait entre son épaule légèrement suspendue et sa joue mal rasée. Il était là, immobile. Et cela durait depuis un certain temps. Ras sortit inopinément de son demi-coma et débita son boniment. Il fut question de sa vie, de sa liberté, du salut et de l’incompréhension de son entourage, puis il raccrocha brutalement.

— Fuck, ajouta-t-il en sortant de la cabine. Ras se mit à crier à tue-tête.

— Eh! Ras, tu baisses d’un ton ou je te fous dehors, l’enjoignit le maître des lieux. Aussitôt dit, aussitôt fait. Son obéissance me surprit.

En titubant, l’homme aux cheveux blonds, de taille moyenne, aux yeux étrangement bleus, avec de beaux traits, retourna à sa table. Quinze minutes plus tard, il s’endormit. Quand je quittai les lieux, le phénomène ronflait d’un sommeil agité.

Le lundi suivant, j’étais au poste quand, au beau milieu de l’avant-midi, arriva Ras. Son allure était toujours au beau fixe. II portait les mêmes vêtements et avait sans doute déjà bu. Ses yeux étaient bouffis et son haleine repoussante.

— Bonjour monsieur !

— C’est qui toi ? me répondit-il sèchement.

— Le remplaçant à René.

— T’as un nom ?

— Appelez-moi Raz avec un Z, dis-je.

— Comment Raz avec un Z ? C’est pas un nom ça !

— Raz pour Razoumikhine, vous le connaissez ?

— Oui, euh…

— C’est le grand ami de Raskolnikov dans Crime et Châtiment. J’ai lu Dostoïevski. J’ai lu Le Joueur, L’Idiot, Les Possédés, Les Frères Karamazov ; oui, j’ai lu tout Dostoïevski. En passant, quand je vais à Montréal, je rends visite à mon ami, Réal Bernard, à la Maison du Père, un lieu pour les sans-abri. Vous connaissez, je crois?

Je le regardai dans les yeux. Son visage se vida de son sang. Il fut incapable de répondre. À ce moment-là, je crus reconnaître en lui Raskolnikov au plus profond de sa déchéance. Le désespoir ravageait son visage. Je n’eus pas le courage de poursuivre …

« Une bière, monsieur Lalancette ? »

Notice

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.

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4 Responses to Raskolnikov… une nouvelle de Jacques Girard…

  1. FrostBlast dit :

    Ce bon vieux Raskolnikov, il habite le lecteur à jamais. J’ai moi-même été marqué au fer rouge par ce bonhomme. La nouvelle de Monsieur Girard vient jouer sur les sentiments les plus centraux de ce personnage unique. Un superbe homage à Dostoïevski.

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  2. Dominique B. dit :

    Touchante nouvelle métaphorique, merci monsieur Girard.

    J’aime

  3. pierre patenaude dit :

    Bonjour,
    J’écris le commentaire au nom de Jacques Girard. « Une bonne vieille maladie, un Parkinson Privé (un pp comme il dit) fait que ses mains tremblent. Jacques vous remercie, FrostBlast, de votre complice lecture. »
    Jacques Girard
    jg/pp

    J’aime

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