Celtina, Black et Dark, un texte de Denis Ramsay…

Celtina, Black et Dark…

Par chance, le lavabo était juste à côté de la toilette. Celtina eut tout juste le temps de baisser ses culottes, dechat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec s’asseoir, pour ensuite se déshydrater à vitesse grand V dans les toilettes et le lavabo. Celtina se sentait comme une éponge qu’on presse pour en faire sortir le liquide… Elle était malade et ce n’était pas « quelque chose qu’elle avait mangé », comme aurait dit sa mère… Et elle savait qu’un autre shoot n’était pas le remède.

— Il faut que j’aille à l’hôpital, annonça-t-elle à ses amis. Voulez-vous venir avec moi ?

Dark et Black aimaient beaucoup Celtina, mais pas du tout les hôpitaux, où l’on posait trop de questions.
— On va aller te reconduire, mais on n’entre pas. O.K. ?
Celtina n’avait pas d’autres choix que d’accepter ; elle ne pouvait se rendre seule à l’urgence.
— On va à St-Luc ? demanda Black qui avait toujours l’esprit pratique, l’hôpital St-Luc étant tout simplement l’hôpital le plus près.

Dans le milieu des marginaux, le nom officiel : Centre Hospitalier de l’Université de Montréal, pavillon Saint-Luc, n’avait pas cours, sauf sous l’abréviation péjorative « chum », prononcée à l’anglaise et signifiant quelque chose entre l’ami et la connaissance, comme la chanson de Kevin Parent : Un chum qu’on achète au K-Mart, qui ne vaut pas cher.
Mais une idée bizarre passa par la tête de Celtina, un flash.
— Je ne suis pas majeure ; je vais à Ste-Justine !

Ses amis furent bien surpris de cette décision.
— C’est de l’autre bord de la montagne ! dirent-ils en même temps.
— On a juste à prendre l’autobus !

Les trois fantômes ne prenaient jamais l’autobus.
Ils marchaient en regardant par terre. Non par humilité, mais au cas où ils trouveraient quelque chose. Black était déjà tombé sur un portefeuille contenant plus de mille dollars, là sur un trottoir de la rue Ste-Catherine, devant un bar connu par son adresse, le 281. Lorsqu’ils avaient à prendre le métro, il était facile d’entrer sans payer aux stations Place des arts ou Mc Gill. Mais pour l’autobus, ils cherchèrent plutôt des correspondances jetées par les usagers qui sortaient du métro sans prendre l’autobus.
Ils attendirent dans l’abribus, Celtina assise, et souffrant de façon ostentatoire, pendant que Dark et Black montaient la garde. Personne n’avait envie de leur tenir compagnie ; les autres passagers s’alignèrent simplement à l’arrêt. Il y avait beaucoup de monde dans l’autobus, et ses amis trouvèrent une place assise à Celtina, pendant qu’eux restaient encore debout, comme un mur de protection pour la petite qui n’allait pas bien. Ils formaient un trio bien visible, tout droit sorti de l’imaginaire collectif ; le genre gothique n’avait rien à voir avec les Ostrogoths, Wisigoths, et autres Goths d’Europe centrale. Ils se caractérisaient surtout par leur noirceur et leur théâtralité. D’autres auraient simplement remarqué une tentative d’imiter le style des costumes mis au point pour les films La matrice. Mais les trois longs manteaux de cuir du début avaient été vendus depuis longtemps et remplacés par des manteaux de miséreux. Par contre, seul élément conservé d’une période faste, Dark portait un chapeau haut de forme, alors qu’il mesurait six pieds et était mince comme un fil.
Celtina était recroquevillée et regardait par la fenêtre des lieux dont elle n’avait jamais imaginé l’existence et qui pourtant étaient dans sa ville. Elle avait mal et hâte d’arriver.
Black n’avait pas pris le temps de remonter ses piques jaunes qui lui servaient de coiffure, derniers relents de son époque punkette. Ses pointes retombaient assez tristement sur son crâne autrement rasé. Elle avait le visage tatoué d’un maquillage permanent à la Cléopâtre, mais de noir et de bleu foncé seulement.

Inutile de dire que les autres passagers les scrutaient du regard avec des sentiments divers. Certains avaient peur, peur de la violence, peur de la différence, peur d’une vision du monde qui leur échappait. D’autres s’amusaient à s’imaginer ces jeunes en train de postuler pour un emploi au gouvernement… en admirant, jusqu’à un certain point, l’audace de leur rébellion.

Mais personne ne voulait leur ressembler.
Savaient-ils la misère de la vie d’un junkie ? Se doutaient-ils que, parfois, la contre-culture peut être un signe de mésadaptation sociale ? Ils se disaient eux-mêmes cybergothiques et empruntaient leur idéologie et apparence au film La matrice, se croyant les jouets de forces qu’ils ne contrôlaient pas du tout. C’était un peu vrai, bien sûr.

Arrêt de Ste-Justine. À droite, l’entrée principale ; à gauche, l’urgence.
Black se pencha pour ramasser un long mégot de cigarette. Ses amis soutinrent Celtina jusqu’à l’entrée et décidèrent au moins d’amener Celtina à l’intérieur plutôt que de la laisser entre les portes munies d’un détecteur de mouvement. Si Celtina s’écroulait, elle ne bougerait plus et les portes allaient se refermer sur elle. Les junkies, aussi stoned et déphasés qu’il soit possible de l’être une heure après le shoot, placèrent leur amie dans un fauteuil roulant et la poussèrent jusqu’au comptoir…

— Carte d’hôpital et carte d’assurance-maladie ? demanda la secrétaire en guise d’accueil.
— J’en ai pas, répondit Celtina dans un murmure à peine audible.
— Nom ?
— Celtina…
— Nom de famille ?
— J’en ai pas. Pas de famille, donc pas de nom de famille…
— Je vois. Une tite comique…
— Adresse ?
— Je n’en ai pas non plus…
— Pas de téléphone, j’imagine ?
— Non.
— Y a-t-il quelqu’un que l’on peut rejoindre en cas d’urgence ?
— Si je meurs, brûlez-moi ! Mais attention aux vapeurs toxiques…
— Vous avez peut-être une date de naissance ?
— Deux septembre 1990.

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, QuébecLa secrétaire nota au passage, avec un élan de sympathie pour la jeune fille, qu’elle était née presque à la même date que sa propre fille ; elle venait donc d’avoir dix-sept ans.

— Et la raison de votre visite à l’urgence ? demanda la secrétaire avec un peu plus de douceur.
— Je suis malade.
— Bien sûr, mais encore… Qu’est-ce que vous avez ?
— Mal partout : à la tête, à tous mes muscles, j’ai mal au cœur et j’ai l’impression à chaque respiration que c’est la dernière…

La secrétaire, qui n’était pas infirmière, écrivit : détresse respiratoire et malaise généralisé.

— Assoyez-vous dans la salle d’attente jusqu’à ce qu’on vous appelle.

Ses amis Dark et Black, contrairement à ce qu’ils avaient dit, l’attendaient dans la salle. Les trois énergumènes prirent place dans un coin où ils faisaient tache d’encre. Deux mères changèrent de place et éloignèrent leurs enfants de leur influence maléfique. Les noms des patients étaient appelés, un à un, pendant que les deux corneilles et le corbeau « cuvaient leur héroïne », vivaient leur trip dans un bien-être coincé, dans une ambiance qu’ils n’avaient pas recherchée.
Il y avait des jeux pour les tout-petits, une télé branchée sur Télétoon et ces trois grands enfants qui ne disaient pas un mot, ménageant leurs énergies pour leur prochaine vie.

Notice biographique :

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieL’auteur se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 :La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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