Signe des temps, par Jean-Pierre Vidal…

De la présence

chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, littérature, Québec

Ce titre dit tout. Il parle de mon retour ici et de la présence que je compte y manifester. Il fait aussi allusion aux lignes qui vont suivre tout en expliquant pourquoi j’avais quitté ce chat, pourtant si accueillant.

Incidemment les chats, puisqu’il est question d’eux, sont comme les psychanalystes. Ils entretiennent un rapport particulier avec cette institution capitale de l’école freudienne : le divan. Simplement, eux, ils le squattent quand les psychanalystes s’en servent pour traiter leurs clients. Les chats sont toute écoute, même s’ils semblent dormir, comme le psychanalyste ; ils sont tout à fait capables d’avoir le rôle thérapeutique de l’autre, comme vous le dira quiconque en a déjà possédé un ou plutôt en a été possédé ; car le chat, qu’il soit bigle ou regarde droit, est le maître et l’idole impassible de l’homme, contrairement au chien qui en est l’esclave et l’adorateur moite et collant.

Tout cela, sans oublier mon sujet, pour dire qu’on ne vit vraiment, comme les chats qui savent aussi squatter le temps et gérer l’immobilité qu’ils quittent inopinément d’un bond subit — les chats sont sur ce point semblables aux joueurs de football américain —, on ne vit vraiment que lorsqu’on sait dépasser l’instant. La présence vraie est une manifestation forte de la vie, la vie de l’autre qui, au détour d’une rencontre, d’un regard ou d’une phrase, proférée ou écrite, brusquement vous retient. La vie dès lors, pour cette raison, est éprouvée à deux. Cette vie est présente parce que vous la sentez habitée, chargée de désirs, c’est-à-dire de futur, lestée d’imaginaire et de réflexion, entée et hantée de passé, le passé de l’autre qui se manifeste à vous et peut-être convoque le vôtre. Tout cela est une dilatation de l’être. C’est la seule chose qui m’importe dans l’anecdotique que nous impose la cyberculture, au coin rond de chacune de ses pratiques. Partager mon quotidien à distance ne vous donne rien de ma présence, sauf si je la rends perceptible par quelque apprêt, quelque poésie, quelque force langagière.

Nous vivons, en vérité, un paradoxe : en dématérialisant les produits de l’esprit et en ouvrant les esprits à un nuage de créativité, le numérique surmatérialise au contraire nos vies et nous ferme l’esprit qu’il cloître sur un quotidien sans horizon. C’est que tout passe sur nous sans laisser de trace, sans nous creuser d’une empreinte. Nous sommes légers comme de la lumière.

Mais nous n’avons rien dans les yeux.

Et notre pensée n’est qu’un point d’exclamation. Comme un clic rapide qui déclenche un « j’aime » dès les premières lignes, parfois dès le titre ou le nom de l’auteur du texte.

Pas étonnant que les gens lisent de moins en moins, en tout cas de moins en moins de littérature, tous genres confondus. Car la littérature, la vraie, force à sortir de soi et à jouer le jeu de l’autre, entendre chanter sa langue, recevoir sa présence dans un geste, au fond, amoureux qui n’a rien de passif. Nul texte jamais ne sera littéraire si vous n’y mettez du vôtre. Mais il n’est pas non plus de texte littéraire sans une autorité qui s’impose à vous : celle de la voix, rythme et sens confondus.

Quand, dans notre libertarisme fou, retrouverons-nous le respect de cette autorité-là ?

C’est celle qui fonde toute civilisation.

Jean-Pierre Vidal
Chat Qui Louche, septembre 2015

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaireschat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonie, québec, littératurequébécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtcCiel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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