Silence, ça pousse !…, par Sophie Torris…

Un balbutiement au jardin…

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Cher Chat,
J’ai beau être une vieille branche, je n’ai pas la main verte. J’ai beau être cultivée, je suis une empotée. Je ne bine ni ne sarcle. Tailler mes haies, ça me rase. Tondre mon gazon, ça me barbe. Mon jardin est donc en jachère. Mais même si ma pelouse ébouriffée m’a valu quelques démêlés avec ma voisine, j’ai la friche légère. J’assume parfaitement tous mes glissements de terrain.
Car voilà… Il paraît que nos aménagements paysagers reflètent, comme un prolongement de nous-mêmes, nos jardins secrets, voire nos racines. Et bien, nom d’un bulbe ! mon jardin à la française a bel et bien pris la clé des champs. Il est facile de constater à quel point j’ai le gazon un brin bordélique. Que voulez-vous, Chat, je n’ai jamais aimé ni les platebandes ni l’effet de serre. Le monde entier est un cactus et, moi, j’ai choisi de vivre en Bucolie.
Donc, je vous disais que je venais de récolter quelques massifs reproches de ma voisine côté cour, se plaignant de mon côté jardin. Je l’ai invitée à venir croquer la pomme dans mon jardin d’Eden, histoire de clôturer nos différends, mais je me suis pris un râteau. Il semblerait qu’elle souffre d’un terrain allergique à mes débordements champêtres. Il faut dire que madame n’a pas son pareil pour domestiquer ses parterres qu’elle élague à la moindre insurrection. Il paraît que son mari l’a semée, car elle était psychorigide. Je l’ai donc laissée ruminer mes trèfles et mes pissenlits pour aller cueillir la rose qui, ce matin, avait déclose et tant mieux si, à l’image de mon écrin de verdure, je passe pour une exubérante. À chacun son goût du Terroir.
En face de chez moi habite un retraité. Il arrose à grande eau chacun de ses graviers blancs pourtant déjà immaculés, passe des heures à manucurer ses haies en espérant que sa pelouse pousse rapidement pour pouvoir jouer au tracteur. Figurez-vous qu’il était comptable. Je bêche peut-être dans le vide, mais avouez, le Chat, qu’il est amusant de poser des hypothèses sur ses voisins, et ce, en fonction de l’organisation de leur cour.
Certes, je me planterais sans aucun doute si je ne voyais dans le jardinage qu’un triste exutoire. Je connais quelques artistes qui, à l’image de Monnet, mettent toute leur sensibilité dans des gazons qui n’ont plus rien d’artificiel et, chez qui, le nez et les yeux déjeunent sur l’herbe. Ha ! Ce petit vin blanc, fleuri, qu’on boit sous leur tonnelle…
Je vous invite donc, mon Chat, à vous aventurer sur ce terrain d’expression que sont nos dépendances à ciel ouvert. Il faut dire que l’été bourgeonnant, on installe encore plus sa maison dans son jardin. Il devient donc facile de tâter le terrain. Tandis que flottent au vent chaud, drapeaux tibétains, bobettes de coton, ou draps de satin, tandis que du barbecue s’élèvent les effluves de côte à l’os, de ouananiche, de blé d’Inde ou de guimauve, tandis que le système de son s’époumone en concerts de rock, fugues classiques ou publicités de radio locale, tandis que hautes palissades, haies de cèdres ou barbelés clôturent l’intimité, tandis que s’éclairent les pergolas aux spots design, à la lampe de poche ou à la bougie, tandis que dorment, sous l’abri auto, une coccinelle, une vieille familiale, un pickup ou une décapotable, tandis qu’une balançoire, un grand canapé de cuir, des chaises de paille, un hamac ou un vieux banc de bois accueillent l’invité, tandis que des boules de pétanque, des journaux, des nains de jardin ou des canettes vides jonchent le sol, les propriétaires sèment des indices sur leurs habitudes, leurs travers, leurs idéaux, leur statut social.
Jardins d’enfants, jardins suspendus, jardins secrets, en devenant publics, témoignent de leurs saisons. Le comble du jardinier n’est-il pas de se mettre tout nu devant ses tomates pour les faire rougir ? C’est ainsi que nos vies se débroussaillent à ciel ouvert dans la rosée de chaque matin. Elles s’écrivent sur nos cordes à linge entre deux charmes ou deux saules pleureurs. Elles bourgeonnent et éclosent en plantes vivaces ou en fruits défendus, en soucis ou en pensées, à l’étroit dans des pots, ou libres, à même le terreau.
chat qui louche, maykan, alain gagnon, francophonieC’est donc en se frottant au terrain qu’on en apprend sur la condition humaine. Il m’est ainsi arrivé de trouver que l’herbe était plus verte chez le voisin, mais jamais cela n’a fauché mes convictions. J’ai choisi d’être une herbe folle pour pousser rapidement et partout, et personne ne viendra me couper l’herbe sous le pied.
Et vous, le Chat, comment cultivez-vous votre jardin ?
Sophie

Notice biographique

chat qui louche maykan alain gagnon francophonieSophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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2 Responses to Silence, ça pousse !…, par Sophie Torris…

  1. Sourire, cette métaphore filée me fait sourire. Merci, Sophie ! 🙂

    J’aime

  2. Sophie Torris dit :

    Bienvenue dans mon jardin Annie…

    J’aime

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