Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

Ceci entre nous.  Le reste est silence.

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Photo : AL

 Automne 1888

Figées dans leur minéralité, les jambes des arcades sombres se font spectatrices des allées et venues. Des hommes pressés, des étudiants rieurs, des chapeaux, des femmes élégantes en ombres chinoises furtives cavalcadent sur le pavé. La nuit d’automne arrive, le ciel est encore blanc, sali par endroits et la ville semble ouatée, quelque part en dehors du monde, quelque part ailleurs, une sorte de rêve.

Parmi ces silhouettes habituées, habituelles, côtoyant les pigeons qui, après tout, sont des passants comme les autres, il en est une qui se démarque depuis quelque temps. Peu vêtu pour la saison, moustache reconnaissable et regard qui caresse la folie, le philosophe marche pour l’instant à peu près comme les autres. Est-ce la lune pleine ? Est-ce l’âme de la ville qui bouscule les sens ou est-ce une démence, déjà prête à bondir de cet esprit puissant torpilleur de morales ? On l’ignore encore. Un amalgame peut-être. Peut-être un peu tout ça. Peut-être la solitude aussi, choisie et nécessaire. L’homme soudainement s’arrête de marcher – la nuit s’apprête à choir. Sait-il seulement où il se trouve ?

Il considère la rue, la place. Il pense à la musique, à Wagner, à la danse – à Cosima surtout. Il pense à tout ce qui, avec acharnement, l’a constitué, a fait de lui cet être qui rêve d’un surhomme. Il pense à tellement de choses. Dans sa tête une musique existe, née depuis longtemps : elle était déjà là quand il perdait des heures à philologiser. Les notes s’intensifient, Wagner est oublié – haï ou envié. La rue, la place et ses statues : tout cela s’engouffre dans une spirale propre aux gens qui déraillent. Les époques se mêlent sur ce pavé rendu glissant par la moiteur tombante. On pourrait être au Moyen-Âge. On pourrait être dans le futur que cet homme est sûr, diablement sûr, de marquer de ses idées. Ce qu’est la réalité n’est plus vraiment tangible, et la musique… envahissante. Oppressante. Elle lui intime l’ordre de danser. Un frisson féroce. Un incendie. De la lave dans les veines. Le monde. Quel monde ? Il flotte bien au-dessus.

Le philosophe fou, mû par ce souffle neuf, entame alors une subtile chorégraphie. Son corps comme un exutoire, une liberté inédite – oublié le carcan de la condition humaine. Il est Dieu. Dionysos. Il est totale mythologie. Il danse. Un pied pointé, une jambe arquée sur le côté ; les bras se lèvent, ils sont des ailes et l’envol n’est pas loin. Dans sa tête ou sa bouche, des mots, une logorrhée, un babil improbable. Ses jambes encore souples suivent les pieds légers qui glissent sur le sol. Il danse. Pirouette ou entrechat. Opéra ou tragédie. Il danse comme une Willis, jusqu’à la mort peut-être. Musique ou voix d’un enfer intérieur. Ce qu’il fait est déroutant de simplicité : il danse dans la rue. S’il était enfant, rien ne serait plus normal. Mais c’est un homme, comme on dit, dans la force de l’âge, et un homme ainsi fait ne danse pas dans la rue, ce sont les autres qui le prétendent et les autres, à cette heure trop étrange, font tout sauf exister. Combien de temps ? Ah ah ! Le temps ! Des minutes ou des éternités, c’est tout comme ! L’homme danse. Ses paupières ont préféré tomber sur ses yeux brûlants. Il est à l’intérieur de lui-même, seul dans cette drôle de cage d’où la seule évasion est : la danse.

Il plongera par la suite dans une douce asthénie, mais jamais dans l’oubli. On dira qu’il est fou. Qu’importe – il a dansé !

« Je ne me livre depuis, à vrai dire, qu’à des bouffonneries, pour rester maître d’une tension et d’unechat qui louche maykan alain gagnon francophonie vulnérabilité insupportables. Ceci entre nous. Le reste est silence. » Lettre de Nietzsche à Carl Fuchs (dans l’excellente biographie de Nietzsche par Dorian Astor)

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge chat qui louche maykan alain gagnonDéclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 

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