Post mortem, une nouvelle de Richard Desgagné…

 Post mortem…

La première sensation fut très agréable :

Il n’avait qu’à se laisser bercer par la musique ineffable des anges.

 Il sentait son corps qui lui collait à ce quelque chose qui s’appelait, jadis, l’âme et auquel il ne s’était jamaischat qui louche maykan alain gagnon attaché, faute d’assurance. Il avait traversé le couloir de lumière avec sa masse lourde et encombrante dont il fut débarrassé soudainement, comme si on lui enlevait les chairs sur les os, sans prévenir et sans anesthésie. La douleur fut intolérable. Il cria à se fendre de toutes parts, mais nul écho ne fit franchir à ses plaintes la porte du silence. Après cette seconde mort, il entendit une sérénade de vent, autour de lui et en dedans, qui se métamorphosait en palette de couleurs quand le souvenir de ce qu’il fut revenait se coller à lui : le passé était un arc-en-ciel éphémère. S’il oubliait, il redevenait cette boîte à musique ouverte sur tous ses côtés. Il avait l’impression qu’il pouvait s’étendre sur l’entière couverture du lieu qu’il habitait dorénavant quoiqu’il ne fût pas sûr de se situer quelque part, tant l’espace était élastique et le temps ignoré. Pourquoi avait-il cette conviction de devoir vivre désormais dans cette lumière réverbérante ? Il n’avait plus connaissance de l’obscurité, il en avait seulement la nostalgie et il savait de quoi elle se composait : de l’ignorance, de la peur, du soupçon. Il percevait clairement l’instant qui contenait, en même temps que sa brièveté, tous les autres instants, sans fin. Rien n’entravait une respiration qui n’était plus soumise à son pouvoir restreint : il pouvait se dilater, se retenir et repousser au plus loin cet air qui n’est plus rien. Il attendait. Qui pouvait venir et l’amener ailleurs, plus loin, plus haut, quelque part, endroit définitif et assuré ? Il était seul et il sentait des présences faites d’une seule : son indivise dualité ne courait plus le monde. Elle s’était assoupie quoiqu’elle voulait revivre sans le corps devenu impossible. Des odeurs montaient d’aussi loin que les confins du monde qu’il aima et dont il avait abandonné les rives trop rapidement ; il entendait les bruits de là-bas, même les moteurs des voitures qui roulaient, les pas sur les trottoirs mouillés, la décharge d’un torrent ; il voyait, dans le flou de la distance, des corps et leurs muscles, des fruits dans les arbres et les étals, un insecte à l’envers d’une feuille et la grignotant. Il s’y tenait encore, aux aguets, sans pouvoir se mêler à l’agitation générale. Furent-ils des jours et des mois, des ans, ces moments d’adoration obligée ? Il contemplait une structure accomplie qui le privait à tout jamais de la jouissance. C’était donc cela : petit à petit, il se détachait de lui-même, de ses lieux, de ses gens en escaladant une échelle immatérielle. Il se rappelait encore son nom, son âge, son visage qu’il avait souvent vu dans un miroir, ses goûts et ses peurs. Bientôt, on le priverait de ce corps dont il percevait, tapie sous des flots impavides, la présence trop diffuse pour qu’il pût le rappeler afin de s’y réinsérer à loisir.

 La seconde sensation lui fit craindre que le maître des voyages ne posât des conditions implacables à ceux qu’il conviait.

 Tout venait et se raccrochait : il lançait dans l’espace des appels qui cherchaient la chair et les os, la substance et la matière elles-mêmes. Ce n’étaient plus des odeurs et des visions ; cela se composait de muscles et de sueurs, de traits de visages et de rides ; cela touchait ce qu’il avait été dans ce monde disparu : un homme dans la trentaine, talentueux et travailleur, prêt à combattre pour mieux vivre et être heureux. Le sort avait tranché : il mourut sans avoir été appelé, disparu dans la soudaineté d’un moment de distraction par la faute d’une femme qui, au lieu de conduire en regardant la route, avait tourné la tête vers l’enfant assis derrière, dans cette voiture qui percuta la sienne au milieu de cette campagne si belle, en un juillet doux et lumineux. Brusquement, il perdit pied, quitta sa matière forme et traversa un lieu étroit comme un couloir au bout duquel brillait une lumière trop forte. Il ne vit pas son corps brisé, ses os cassés, son cerveau réduit en bouillie informe et cet œil, le gauche, qui sortait de son orbite. Son évasion était une fuite puis elle fut le symbole de ses regrets. Il voulut s’attacher à ce magma informe de chairs pourrissantes qui l’avait contenu, au risque même de souffrir, d’être nourri par des sondes ou un fou, abandonné de tous. Il chat qui louche maykan alain gagnonse vit dans un hôpital, inconscient, le sourire aux lèvres d’être vivant, échappé de la mort et de la torpeur perpétuelle. Il soupçonna qu’il ne pouvait être ailleurs, qu’il ne devrait jamais mourir, éternellement lié à cette planète cruelle. Il souhaita ignorer toutes les notions sur l’au-delà et la divinité qu’on lui avait inculquées et qu’il avait si bien absorbées. Il trouva cruel que le corps, qui ramassait tout son être en une masse cohérente, puisse devenir ce réceptacle de pourriture : la création perdait son temps en ne le rendant pas imputrescible. Il refusait ce nid d’ouate où on l’avait relégué ; après tout, on l’y gardait contre son gré. Vue de là-haut, la terre, sa planète, était si belle, si emplie de toutes les délices, si gorgée de suc, qu’il trouvait regrettable de ne plus faire partie du banquet. La torpeur dans laquelle il nageait suintait d’ennui, il ne pouvait s’y faire et ne voulait pas s’y noyer. Pour la première fois, la vie lui apparut merveilleuse et unique propriété indivise de l’homme qu’il pouvait malaxer à sa guise. Mais il n’y était plus.

 FIN

 Notice biographique

Chat Qui Louche maykanRichard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )

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