Un autre encombrant, une nouvelle de Richard Desgagné…

 Un autre encombrant

            Pour plaire à des gens qui s’en fichaient bien, Maximin avait créé un personnage qui n’était plus rien de lui-même, du moins de celui qu’il voyait dans son miroir tous les jours depuis qu’il se rasait. Ça ne l’amusait guère d’apparaître autre, celui-là sans assises, fantomatique et pâle évocation d’un homme digne de ce nom. Quelle dignité a donc un homme ? Il se le demandait, ce qui est une façon de reconnaître que l’on a, malgré ses bassesses d’arriviste, une valeur non marchande et essentielle.

            Maximin voulait réussir, avoir son lieu dans ces bureaux prestigieux et il n’avait pas trouvé mieux que de se fondre en un autre qu’il avait créé à l’aveuglette, se fiant à un instinct qu’il supposait animal, donc sûr, comme si les bêtes, quoi qu’elles fissent, réussissaient toutes leurs entreprises. Parfois, il en riait ; parfois, moins miséricordieux, il aimait s’apitoyer sur son sort.

            Cet autre encombrant, qu’il traînait désormais, l’alourdissait, lui nuisait sans cesse, obligé qu’il était de céder aux caprices de deux visages, de deux facettes, dont l’une, parce qu’innée, l’emportait souvent, mais qu’il n’appréciait pas à tous les coups. S’il voulait être gentil avec un importun d’importance, son autre, le premier, refusait de se morfondre en salamalecs ; s’il persistait à refuser l’accès à certains de ses dossiers à une petite secrétaire, son autre, le second, l’emprunté, voulait absolument plaire et nuisait, par cela, à une affaire qu’il menait pour son profit. De sorte qu’il n’avançait pas, même s’il ne reculait pas, position intenable si l’on sait que l’avancée ou le recul sert la personnalité en lui montrant des leçons.

            Maximin vécut donc en solitaire. Il n’osait plus se montrer de peur de devoir obéir à deux maîtres qui se contredisaient. Il jouait sa solitude, feignant qu’elle le comblait en ne l’astreignant à rien, visant son confort dans l’absence de volonté, puisqu’il refusait à ses facettes tout pouvoir sur lui-même qui s’ignorait. Sa personnalité n’avait plus de centre, tenait à quelque éclat fugace qui ne le convainquait jamais d’être un, l’unique, sans double troublant. Son malheur naquit et n’eut point à combattre. Il se perdit dans les entrelacs de deux dessins irréconciliables et ne retrouva pas le fil mère de ce qu’il fut à la naissance et dans les premières années de sa vie. Il avait l’impression de n’exister que pour se sortir d’un piège qui l’attrapait toujours par la queue quand il s’y attendait le moins. Désireux de casser tous les miroirs, il crut, à tort ou à raison, qu’il y aurait trop de malheur en lui incrusté pour un siècle. Il ne bougea plus de peur de réveiller des fantasmes ; il vécut une ère de glaciation dont il ne se sortit qu’en jouant le méchant, le franc, le diseur de vérité à lui-même d’abord, puis aux autres, qu’il se remit à fréquenter. Le combat reprit : trop de franchise glace le sang et nuit à l’entregent. Il se retrouva donc seul encore une fois, avec ce qu’il était platement. Il osa s’aimer, il osa se mentir et mentir aux autres en se repentant, s’excusant de ne pouvoir affronter la vérité qui est une difficile maîtresse et sans pardon.

            Son humanité revenue, et si petite, le réjouissait plus que de feindre. Il essaya, avec cela, d’être heureux simplement et y parvint. Du moins le crut-il. Ce qui lui permit de s’ouvrir, de tenter des approches, de sortir en ville sans crainte de n’avoir pas la volonté d’agir au bon moment. Il rencontra l’âme sœur, pas une âme double, qui avait ses opinions, ses humeurs, et il se surprit à en contempler littéralement les caprices. Il ne trouvait rien de plus beau que les échanges avec l’autre, même vifs, même cruels, qui l’éloignaient définitivement d’une pernicieuse rencontre avec lui-même.

 Notice biographique

Richard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/ )

 

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