Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

Autodafé

À un bouleau…

Le jour se pose sur la page blanche et je pourrais imaginer. Un scénario, des personnages, une histoire DSCN5758cousue de fil blanc. Il suffirait de quelques mots jetés pêle-mêle sur la page. Telle une formule incantatoire que l’on répète à haute voix. Pour aussitôt voir apparaître des mots venus d’on ne sait où. Des mots qu’on s’empresse de noter, de peur d’en laisser en chemin. Parfois épars, parfois multiples à en noircir la page blanche jusqu’au trop-plein. Et parmi eux des mots biffés, des corrigés, des encerclés, des soulignés. Des mots en marge. Vains bavardages à pleines pages gribouillés. Et puis des mots tissés serré jusqu’à ce que sur la feuille blanche il n’y ait plus un seul espace pour respirer. Pages noircies que je lirai et relirai. Pour n’en garder que peu de choses. Pour quelques mots retenus. Autant de mots jetés aux flammes.

Oui, je pourrais imaginer. Un scénario, des personnages, une histoire cousue de fil blanc. Mais l’aube appelle la vérité… démaquillée. Car vient un temps où la vie cesse de chuchoter et hausse le ton pour crier.

Je suis de l’arbre les racines, le tronc, le faîte, la ramure

le cœur, le centre, le pilier

des racines jusqu’au bout des branches, je suis

jusqu’au vert tendre des feuilles

si éphémère

Et dans le secret de l’arbre, du pied jusqu’au sommet, tant de tracés, tant de canaux où, de haut en bas, de bas en haut, circule la sève. Et, cernant son cœur, entre le bois dur et l’écorce, œuvre du temps, comme les pages d’un grand livre, en minces couches superposées, l’aubier et le liber.

Tant de tracés, tant de canaux qu’il y faudrait comme sur les cartes, placées au centre des cités à l’intention des voyageurs, y dessiner un cercle rouge ou bien une flèche pour indiquer « vous êtes ici ». Alors que, peut-être, ailleurs est votre tête.

Et moi, même si ma tête s’offre à tous vents, je veux des mots qui s’enracinent et de mes mots puisés à même la sève toucher de l’humain l’écorce et le liber.

DSCN5706Il y a des histoires qu’on se raconte pour ne pas perdre le fil. Pour faire mentir le vieil adage qui veut que « chacun soit une île ». Tant de tracés, tant de canaux et tant d’histoires. De quoi en perdre son chemin. Tant et tant de mots enfouis dans les livres et tant de temps passé à vouloir réinventer le monde, ou en perpétuer la mémoire et de l’humanité, l’utopie. D’un gigantesque arbre humain toutes branches et feuilles tendues vers la lumière et enroulées autour de son cœur, nourries de sève, les pages d’un grand livre.

Je sais, je rêve.

Car un tel arbre ne pourrait faire autrement que cacher la forêt tout entière. Et pour tant de livres écrits. Tant d’autres jetés aux flammes.

Et moi, en regardant mon bouleau blanc, je me questionne. Faut-il abattre l’arbre pour le bois brûler et voir ainsi, tranquillement, autour de son cœur, privés de sève, l’aubier et le liber s’assécher ? Faut-il sacrifier l’arbre pour retrouver un jour, peut-être, parmi ses cendres la mémoire des mots jadis jetés aux flammes ?

Car vient un temps où la vie cesse de chuchoter.

Je suis de l’arbre les racines, le tronc, le faîte, la ramure

le cœur, le centre, le pilier

 Notes

L’aubier désigne la partie de l’arbre la plus proche du cœur et du bois parfait, ou lignifié. Il est formé de couches concentriques non encore lignifiées formant encore un bois imparfait. Ces couches dans lesquelles circulent les matières nutritives se transforment en bois parfait après une période de 4 à 20 ans.

Le liber, du mot latin liber : livre, forme la partie interne « vivante » de l’écorce. Il comporte lui aussi un ensemble de vaisseaux dans lesquels circule la sève élaborée. Il empile comme les pages d’un livre des couches de réserve.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, àchat qui louche maykan alain gagnon force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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