Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Désarmée

Cher Chat,

J’étais du 64e bataillon de fantassins lors de la dernière croisade contre le cancer. Chaque année, c’est tout2012-08-22-02-05-59-marche-cancer-lac-brome-quatuor-D un régiment d’infanterie* qui se constitue et qui, dès le couvre-feu, assiège les stades jusqu’au petit matin. Là, du vétéran à la jeune recrue, tous marchent à tour de rôle pour la cause. Ce 30 mai, j’y faisais mes premières armes sous les ordres de mon capitaine.

Dès 18h30, j’ai donc rejoint les autres engagés et nous avons installé notre bivouac au centre du stade. Dans l’attente de la première offensive, nous avons défait nos paquetages, mis en commun nos rationnements, avons planqué, sous la table, quelques munitions interdites (vin rouge et charcuterie) et dressé nos lits de fortune, ainsi prêts à tenir le fort toute la nuit.

À 19h, trois patrouilles distinctes prennent place sur la piste de course. En tête de ligne et en jaune, les survivants, suivis de près par les aidants naturels en orange, et enfin, en queue de peloton et en tenue de camouflage blanc, toute une légion étrangère à la maladie, mais empathique. On donne le signe du départ et voilà que s’ébranle, en fanfare, la chamade de tous ces cœurs combattants.

J’ai marché un peu, puis je me suis postée en faction, histoire d’observer les mutilés de cette guerre intestine et sournoise, de regarder passer les survivants, mais aussi ceux dont les proches ont passé l’arme à gauche, car on peut être ici en l’honneur ou en mémoire de quelqu’un. Je n’ai pas pleuré. Ça m’a presque déçue.

Je me suis alors demandé pourquoi j’étais là. Je n’ai jamais eu à lutter contre la maladie. Mes grands-parents sont morts de vieillesse, sans faire de la résistance. Ils ont déserté avant d’avoir mal. Je ne connais donc pas les chants de bataille. J’ai bien quelques amies en deuil d’un sein, mais je n’étais pas assez proche d’elles pour partager leur parcours du combattant. Je ne sais donc rien de cette épreuve et pourtant, je suis là et j’affiche, en tenue blanche, ma solidarité.

Je suis venue offrir ma compassion, mais voilà, personne n’en veut. Les jaunes ne font pas pitié, ne veulent surtout pas faire pitié. Ils sont sur le pied de guerre, sur le qui-vive. Ça me déroute. La compagnie créole torpille d’ailleurs toute intention de misérabilisme à coup de décibels. Je trouve leur première invitation au bal masqué complètement incongrue. À 22h, la cérémonie des luminaires répond un peu plus à mes attentes, même si c’est un peu convenu. Une minute de silence. Les néons s’éteignent, on allume des milliers de lampions commémoratifs et on défile sur Amazing Grace. Mais très vite, la disco-mobile lance sa contre-offensive et les hostilités reprennent de plus belle, dans la bonne humeur. On évite ainsi tout repli, aussi stratégique soit-il, pour inviter la vie à faire le guet.

Personne n’avait donc besoin de mon épaule. Voyez, le Chat, comme on se mobilise parfois pour les mauvaises raisons. D’ailleurs, je me demande si dans ce genre de rassemblement pour une bonne cause, nous ne sommes pas animés avant tout par un désir de promotion de soi. Se montrer aux autres, compatissant et actif, mais surtout se sentir soi-même, si ce n’est touché, utile et dévoué. Une façon de se décerner sa propre médaille de guerre, de s’offrir son propre fanion, non ? Il ne faut pas être sorti de Saint-Cyr* pour reconnaître que l’abnégation totale n’existe pas. En effet, comment expliquer qu’on se rase plus facilement la tête qu’on ne signe de dons d’organes, si ce n’est parce qu’on ne sera plus là pour poser un regard sur sa propre sollicitude ? 16 224 équipes ont marché pour la Société Canadienne du Cancer en 2013, mais on manque toujours cruellement de sang. Serait-ce parce que le don du sang est anonyme ?

Scc_220x275-400x500Personne n’a voulu de mon épaule parce que personne ne pleure son cancer ici. C’est un relais pour la vie. Alors, tandis que les jaunes, de guerre lasse tout de même, ont fini par prendre un maquis bien mérité, j’ai oublié le cancer et j’ai marché, j’ai dansé et j’ai ri, le cœur enfin en bataille sous des salves d’étoiles, jusqu’à ce que le petit matin finisse par percer une brèche et m’offre mon premier bâton de maréchal : notre conseil de guerre a récolté 531 650 dollars.

Sophie, dorénavant réserviste.

*En 2013, 16 224 bataillons ont amassé 46,5 millions de dollars pour la société canadienne du cancer.

*Saint-Cyr est une illustre école militaire française.

*Pour un don : http://www.cancer.ca/fr-ca/?region=qc

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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One Response to Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Anonyme dit :

    bravo Sophie pour ta chronique. Et ton courage. lily.

    J’aime

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