J’ai tué Maigret, une nouvelle d’Annie Perreault…

061Son regard tombe sur moi, lourd, pesant, vitreux. Elle n’est plus elle-même. Elle est devenue la dame aux grosses jambes pas rasées, celle qui sue à en jaunir les manches de ses blouses blanches, celle qui ne se mouche plus, qui ne se lave plus, celle qui a toujours envie de boire et de s’évader dans un délire de fumée de cigarette. Pauvre Démie… Si elle savait comme je l’aime! Moi, ce trou du cul, maigre comme un clou, qui n’arrive même pas à transpirer une seule goutte de sueur lors des journées chaudes d’été : un coton sec, plus sec que le désert de Gobi, que le désert du Sahara et que tous les autres déserts de la planète, même ceux qui ne sont pas encore nés. Vous savez, ceux-là qui naîtront suite au déboisement de l’Amazonie ou de toute autre grande forêt de la Terre !

Et elle, ma Démie d’amour, qui me lance ce regard pesant, elle me déteste… C’est pathétique. Je suis pathétique, vraiment, un con de première, le pire des abrutis de la Terre. Elle me hait parce que j’ai tué son chat. Eh oui… Un accident…

Je vous raconte.

La semaine dernière, un mardi matin, j’étais en retard et je courrais pour me rendre au boulot. Je suis livreur de téléchargementpizza chez Mama La Bonne, et mon boss, un grognon d’Italien, n’aime pas trop me voir arriver après dix heures. Alors, je galopais à toute allure, j’avais chaud en cette matinée du 15 juillet 2015. Mais… je ne transpirais pas. Ne l’oubliez pas, je suis tout de même aussi sec qu’un désert ! Perdu dans mes pensées à la recherche d’une excuse plausible, je n’ai pas remarqué le chat gris étendu sur le trottoir. Alors, pauvre minet, il a reçu un violent coup de pied dans le ventre. Un cri a surgi, non… une plainte. Un horrible geignement. On aurait dit que j’étranglais une fillette. Vraiment. J’en avais les quelques poils de mon crâne hérissés. Puis le visage inquiet de Démie a jailli d’une fenêtre du deuxième étage de l’immeuble crasseux où elle demeure. J’ai tout de suite pensé à un clown qui sort de sa boîte à surprise. Mais contrairement au clown qui affiche un air joyeux permanent, Démie arborait un visage affolé. Puis j’ai vu le chat détaler vers la rue alors qu’un gros camion blanc roulait à grande vitesse. Et je ne vous décris pas le son qu’il a fait quand les roues ont passé dessus. Vraiment. L’horreur a été telle que Démie s’est mise à hurler comme une folle avant de descendre à pas lourds, mais étonnamment rapides, pour se jeter sur la carcasse inerte de son chat. J’avais tué Maigret, son vieux chat gris, celui qui partageait sa vie depuis déjà 15 ans. Pauvre Démie. Elle est restée là des heures durant. Les agents de la sécurité ont déposé des cônes orangés autour d’elle et ont fait dévier la circulation. Tout le monde, ici, sait à quel point Maigret était précieux pour Démie. Son chat, son unique chat, avait été tué par… moi. J’étais devenu mort à ses yeux, une fois pour toutes. Moi qui, depuis des mois, espérais quelques regards doux de sa part ; là, mon chat était mort, c’était le cas de le dire !

Démie est habituellement une gentille fille, de bonne humeur, qui, tous les midis, mange des montagnes de pâtes et trois ou quatre beignets aux chocolats comme dessert. Ses beignets, qu’elle vend à la tonne, chaque jour. Démie est pâtissière chez Les Pâtisseries Lavoine. Une fille adorable et souriante, d’habitude. Mais quand elle vit un coup dur, et tout le monde le sait dans le coin, un coup dur dans ses émotions, bien entendu, eh bien, elle se transforme, elle devient la dame aux grosses jambes pas rasées, celle qui sue à en jaunir les manches de ses blouses blanches, qui ne se mouche plus, qui ne se lave plus, celle qui a toujours envie de boire et de s’évader dans un délire de fumée de cigarette. Pauvre Démie… Si elle savait comme je l’aime !

Et comme je suis désolé pour son chat.

dieterli8Et là, assise dans le bar où je vais tous les vendredis soirs, Démie pose sur moi un regard pesant, lourd, vitreux. Elle m’en veut. Je la vois se lever péniblement, et, chancelante, avec son dixième verre à la main, elle se dirige vers moi. Mon Dieu, elle va m’étriper, c’est certain ! J’ai tué son chat, son Maigret. J’engloutis ma bière d’un trait, prêt à l’affronter, à soutenir son regard, à lui dire oh combien ! je suis désolé et, si j’en suis capable, que je suis amoureux fou d’elle. Je suis prêt.

— Jules !

Elle s’affale sur le banc en face de moi. Sa voix est grave et rauque, presque celle d’un homme. Elle dégage une puanteur de femme pas lavée depuis une semaine. Je l’aime… Elle lève soudain son verre en ma direction. Elle va me verser le contenu sur la tête, c’est certain. Je m’attends au pire.

— Mmmm… erci, dit-elle.

Je fige, étonné ; je ne comprends pas.

— Mer… merci pourquoi ? je lui demande.

— Maigrrret était me… lade, très me… lade et j’n’arrivais pas à m’décider à l’faire piquer par le vet. Alors… Mmmm… erci. L-ll… ev… vons notre vvver… re à Maigrrrrr… et, mon chat gris adorrrrr… é, mignon, que j’aimais à la fôôô… lie.

— À Maigret, dis-je, soulagé.

Notice biographique

Annie Perreault est née le 24 mai 1968 à Châteauguay. Elle a vécu son enfance et son adolescence dans la campagne enchanteresse de Tingwick, petit village des Cantons de l’Est. Mère de deux adolescents, enseignante en mathématiques de formation (métier qu’elle a exercé pendant une dizaine d’années), amoureuse du même homme depuis 24 ans, Annie est avant tout une écrivaine dans l’âme. Elle écrit pour être une meilleure mère et une meilleure conjointe. Son premier roman, Adeline, porteuse de l’améthyste, a paru aux éditions Pierre Tisseyre, dans la collection Conquête, en 2008.

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