Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

À l’orée du je ne sais quoi

 Aujourd’hui, je renais !

Mais avant…

C’était un banal jour d’été. Il faisait presque chaud. Par moment, des cirrus taquinaient le soleil. Lasse, une Plongeontimide brise remuait l’air de juillet, un air innocent, trompeur. Sans cet air faux peut-être, ma vie n’aurait pas plongé dans l’abysse de l’impotence.

« J’vous l’dis. Y l’f’ra pas ! »

C’était un jour sur la falaise. Avec des amis qui me voulaient du bien, des amis qui raillaient ma lâcheté, qui souhaitaient me voir devenir un homme, un vrai. Pas une mauviette de 18 ans, pas un pissou qui se défile au dernier moment. Certains avaient osé, l’avaient fait avant moi, sans même hésiter. Ils n’étaient pas morts, et m’exhortaient à y aller à mon tour. Moi, je fafinais, j’avançais un pied, regardais, tremblais, reculais. Un authentique pleutre.

« Vas-y, Jean-Marc. Vas-y, plonge !! qu’ils me beuglaient tous. Qu’est-ce que t’attends, merde ?!!! »

Ce que j’attendais ? Simple ! Je courbais l’échine devant la peur. Elle me pétrifiait. Dans ma poitrine, le cœur se tordait, je suais des sueurs froides, mes yeux s’embuaient. Ce gouffre à mes pieds, ces vagues qui léchaient la roche, qui m’exhortaient à les rejoindre, tel l’appel fantasmagorique de sirènes affriolantes.

« Plonge, maudit ! »

Comme si l’air fourbe prodiguait du courage, je pris une grande respiration, fermai les yeux, les rouvrit et fonçai devant moi. Je plongeai enfin, tête vers l’avant, les bras au-dessus, ou en dessous, les jambes poussant de toutes leurs forces tremblantes, espérant mon envol, tel un oiseau, moi qui comptais devenir poisson. Mais je ne suis pas un oiseau, pas plus qu’un poisson. La gravité m’aspira vers le remous, qui se rua sur moi. Dans le clapotis, une fraîcheur saisit mon corps. Puis la flamme éblouit ma tête. Puis… plus rien.

Le silence du néant a du bon : on ne s’en souvient pas. Le mien ne fit pas exception. Mon plongeon m’entraîna dans le rien. Or, un instant dans le temps terrestre, mon rien se remplit d’un peu de conscience. Mes parents étaient là, tout près. Ma mère pleurait, mon père aussi.

« Maman, papa, c’est vous ? »

Mes lèvres avaient murmuré. Ma mère sanglota, s’approcha de moi, et d’une tendresse incommensurable de mère, caressa mon visage. Je voulus l’étreindre. Mes bras ne bougèrent pas. Immobiles, ils me reniaient. Alors que la conscience m’habitait encore, mes jambes et mes bras étaient morts.

Les années passèrent, des années d’efforts, d’échecs, d’obstination, de désespoir. Bouger le petit doigt, le droit, était un bagne. Étranger, le gauche me boudait. L’incontinence m’humilia, les plaies de lit se succédèrent, se liguèrent contre moi. Je voulais mourir puisque j’étais déjà mort. J’avais oublié un détail. L’espoir. Oui, l’espoir…

L’espoir avait deux visages. D’abord le temps. Nous étions en 2035, avec sa science. Le deuxième se nommait Richard Winterhouse, un neurochirurgien renommé qui, dans un singulier hasard, travailla avec la sœur de Charles, un des amis de la falaise, un ami encore fidèle, qui ne plongea plus d’aucune falaise. Sa sœur étudiait la médecine et, boursière, profitait d’une formation dans une grande école de médecine de Boston. Elle côtoya Richard Winterhouse qui entendit ainsi parler de moi.

Un soir, je reçus un appel.

« Jean-Marc, je peux t’aider. »

C’était Winterhouse. Je lui fis confiance. Après une multitude de tests, on m’implanta des électrodes sous le cuir chevelu, des électrodes qu’on relia à un appareil qu’on camoufla entre mes omoplates, un ordinateur préprogrammé miniature qui interprètera mes ondes cérébrales. Après son analyse, des millisecondes plus tard, l’appareil déchaînera des signaux électriques dans d’autres électrodes, sortantes celles-là, judicieusement connectées à ma moelle épinière de telle manière que l’impulsion court-circuite le mal, celui qui sectionna le lien dans mon cou. La connexion ainsi rétablie, par la pensée, mon cerceau commandera à mes membres, qui, dociles, retrouveront leur fonction, et m’obéiront à nouveau. Voilà pour la théorie. Maintenant…

Ce laboratoire est encombré d’instruments. On s’affaire autour de moi.

« Ça va ? »

Que doit être la réponse à cette insipide question quand tu veux renaître, qu’on te veut renaître, et que tu te sens hors d’équilibre à l’orée d’un précipice ? Un panorama différent peut-être, mais le cœur toujours en chamade, les sueurs froides, les yeux embués, la douleur du crâne, du dos, de l’âme réclamant un répit. Quoi répondre ?

« Tu es prêt, Jean-Marc ? »

Systèèeme nerveux 2Bien sûr que je suis prêt !, mais ne lui avoue pas.  Je suis prêt depuis mon plongeon, depuis le néant, depuis ma mort. Je scrute le regard confiant de l’éminent docteur Richard Winterhouse. D’un clin d’œil entendu, je lui réponds. J’abaisse les paupières, je vidange mon esprit.

Le néant a un autre bon côté : son infini vide peut se remplir. Je focalise ma pensée sur une chose : bouger ma main impotente, la gauche…

Oui. Aujourd’hui, enfin, je renais !

La science n’en est pas rendue là. Mais… il y a de l’espoir. Ce texte, entièrement fictif, est inspiré de :

http://www.lapresse.ca/sciences/201402/19/01-4740333-un-singe-controle-le-bras-dun-autre-par-la-pensee.php

© Jean-Marc Ouellet 2014

 

 Notice biographique

Jean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

 

 

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