Homère, Sophocle et les roteux, par Alain Gagnon…

 Dires et redires

 Hier soir, l’humidité prégnante et les soucis domestiques m’avaient rendu fébrile. Nervosité, navire sans capitaine, pour paraphraser Les dialogues avec l’Ange. Je lis au moins deux heures avant de m’endormir. Aucun texte n’arrivait à retenir mon attention : Mallarmé, St-John Perse, Maurras, Barthes, Tchekhov… Rien ne m’allait ; les mots fuyaient devant mes yeux et ne m’apportaient aucun plaisir, aucun profit. Jusqu’à ce que mes doigts effleurent, puis ouvrent l’Odyssée d’Homère, dans la traduction de Bérard : « C’est l’Homme aux mille tours, Muse, qu’il me faut dire, Celui qui tant erra… » La magie a joué, à la première ligne. Je me suis retrouvé au centre de moi-même, de ma condition, interpellé par un auteur inconnu et incertain, qui aurait vécu il y a un peu moins de trois mille ans. Et c’est ça, la littérature.

(Le chien de Dieu)

*

Hier soir, lecture avant de m’endormir de l’Ajax de Sophocle. Actualité des tragédies antiques. Si on dépouille le texte des attitudes et vocabulaires héroïques, Ajax, c’est Monsieur-Tout-le-Monde qui vient de se laisser emporter par une passion. Bref, il vient de faire un fou de lui et il se demande comment recoller les morceaux en n’y laissant pas trop de sa dignité. « Ah ! Misère, misère de moi ! » Ses moyens nous paraissent extrêmes : ils sont en accord avec l’époque et le genre épique. (Tant de sparages pour finir en savon !)

OK.

OK.

Dans l’Antiquité, ces tragédies, ainsi que l’Iliade et l’Odyssée qui les sous-tendent, servaient à former les nouvelles générations ; ces œuvres étaient à la fois guides et clés vers le monde intime et le monde social. Il est facile d’en faire les gorges chaudes, leurs extravagances langagières les ouvrent à toutes les moqueries. Mais nous les avons remplacées par quoi ! Quelles sont nos clés initiatrices en nos siècles de lumière ? Peut-être ceci. Sur une chaîne télévisuelle américaine : un petit bar de familiers dans une ville modeste ; trois ou quatre sexagénaires pansus sirotent leur bière favorite ; un jeune homme entre et se dirige vers le comptoir ; le barman l’interroge du regard ; les avachis l’observent, inquiets ;   le jeune homme lève le doigt et… (suspense !) il commande la « bonne » bière, c’est-à-dire celle que boivent les vieux morons. Leurs visages s’épanouissent, ils hochent la tête, approuvent : ce juvénile est devenu un homme ; il connaît sa bière, il connaît son rang, on peut lui faire confiance, l’accepter dans le clan des « roteux »… Civilisation d’OK !

Comme clé initiatique, je préfère l’Odyssée -Mind you !

(Le chien de Dieu)

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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