Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

Oscillations

 Dehors, c’est l’effervescence. Mille et un pantins errent de-ci de-là, arpentent cette rue piétonne aux pavés fatigués, pour trouver le cadeauimages (1) parfait. Celui qui provoquera une esquisse de sourire, ne serait-ce même qu’un rictus, sur ces tristes mines qui ont finalement fini par cesser de croire à ces « Bonne année » mécaniques.

 Dedans, c’est un silence tellement oppressant qu’il en devient assourdissant. Dans un studio de l’immeuble n° 47 de la rue des Songes écorchés. Dans ce dix-huit mètres carrés – à peine –, il semblerait qu’une tornade soit passée. Au sol, des papiers froissés, des vêtements, des emballages de fast-food, des cendriers qui débordent, des coussins, des boîtes de médicaments vides, des livres cornés, et quelques insectes morts. Sur le clic-clac défait, une silhouette se fond parfaitement dans cet intérieur en chantier. Jack. Ce type aux cheveux et à la barbe ébouriffés, au regard cerné, aux traits tirés et aux vêtements déchirés. Rien ne le distingue de ces types qui jonchent les pavés de la rue piétonne toute l’année, sans que l’on ne les voie jamais vraiment – et encore moins aujourd‘hui. Mais ce type-là est assis sur le clic-clac d’un studio en chantier de l’immeuble n° 47 de la rue des songes écorchés.

 Dehors, les volets en bois de l’unique fenêtre du studio claquent frénétiquement au gré d’un vent qui semble mélomane. Clac. Clac. Clac, clac. Clac. Clac. Clac, clac.

 Dedans, le temps semble s’être arrêté un instant. Un instant seulement. Qui ressemble pourtant à l’éternité. Soudain, Jack bondit du clic-clac. Saisit son manteau. Marque un temps. Puis, finalement, se ravise. Repose son manteau et se rassoit sur le clic-clac. Non, il ne peut pas. Vraisemblablement. Saisir ce manteau-là. Claquer cette porte-là. Arpenter cette rue-là. Rejoindre cette épicerie-là. Acheter cette bouteille-là. Et rentrer chez lui, l’air de rien. Comme si, comme ça. Là.

 Non, il ne peut pas. Il a tellement fait de sacrifices durant ces deux dernières années. Pour retrouver cette place dans la société dont le monde l’avait privé. Mais surtout pour Mathilde, et pour les gosses. Pour Mathilde, il aurait tout fait à l’époque, même l’impossible – et surtout l’impossible. Elle avait besoin de pouvoir compter sur lui. Lui qui n’était qu’un ivrogne à l’avenir incertain à qui seul l’Amour que lui portait Mathilde semblait pouvoir rendre la vie. Alors, avant le dernier ultimatum, il avait fait un choix. Le choix le plus terrible qu’il n’ait jamais eu à faire. Du jour au lendemain, il avait fait une croix sur cette compagne d’une vie : sa bouteille. Il avait trouvé un boulot et avait joué le rôle du papa parfait, en conciliant son rôle d’amant auprès de Mathilde.

 Et ils avaient été heureux. Pour un instant. Deux années – vingt-quatre mois à peine. Sept cent trente jours à tenter d’ignorer ce fantôme qui le hantait jour et nuit. Même si le corps et le sourire de Mathilde. Même si les yeux qui pétillent des gosses. L’amour n’a pas tout fait et, malheureusement, ne fera jamais tout. Même absente, elle était là. L’autre. Plus là que jamais, d’ailleurs. Sa bouteille, et tout ce que cela implique. Cette première goutte qui glisse sur sa langue, coule le long de son gosier, le pénètre tout entier. Cette première goutte qui brûle, glace, brûle, glace. Et puis celles qui suivent, pour le porter vers l’Ivresse. Ivre. Libre. Ivre d’être libre. Libre d’être ivre.

 Dehors, les volets en bois de l’unique fenêtre du studio claquent frénétiquement au gré d’un vent qui semble mélomane. Clac. Clac. Clac, clac. Clac. Clac. Clac, clac.

 Dedans, les dix-huit mètres carrés oscillent entre ombre et lumière. Clac. Clac. Clac, clac. Jack, sur son clic-clac vacille. Nuit. Jour. Nuit. Jour. Il semblerait qu’un hypothétique Dieu s’amuse à jouer avec l’interrupteur de la vie. Jour. Nuit. Jour. Nuit. Jack se lève, fébrile, pour rejoindre la fenêtre. Et il les distingue, ceux qui errent de-ci de-là, arpentent cette rue piétonne aux pavés fatigués. Mais après quoi courent-ils, ceux-ci ? Parce que, ce qu’ils nomment « Bonheur », il l’a connu, lui. Vu de trop près peut-être. Parce que, le Bonheur, finalement, c’est plutôt long. Long et surtout ennuyeux. Ce lieu où la douleur ne trouve jamais son sens, ni aucune oreille attentive. Où les joues enflammées se dissimulent sous un artificiel long fleuve tranquille.

Et tout ça, pour quoi ? Pour se retrouver, là, deux ans plus tard, assis là, sur le clic-clac d’un studio en chantier de l’immeuble n° 47 de la rue des Songes écorchés. Seul. Parce que le Bonheur, elle aussi, ça l’a profondément emmerdée. Alors elle est partie, avec un autre, plus en vie que ce prototype d’homme parfait qu’il était enfin devenu.

images Dehors, les volets en bois de l’unique fenêtre du studio claquent frénétiquement au gré d’un vent qui semble mélomane. Clac. Clac. Clac, clac. Clac. Clac. Clac, clac.

 Dedans, c’est un silence tellement oppressant qu’il en devient assourdissant. Dans un studio de l’immeuble n° 47 de la rue des Songes écorchés. Dans ce dix-huit mètres carrés – à peine –, il semblerait qu’une tornade soit passée. Au sol, des papiers froissés, des vêtements, des emballages de fast-food, des cendriers qui débordent, des coussins, des boîtes de médicaments vides, des livres cornés, et quelques insectes morts. Et le clic-clac défait attend patiemment que Jack franchisse à nouveau la porte du studio et le rejoigne pour une nuit qui troque l’éternité contre l’intensité.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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