Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

Je et Tu de Martin Buber

Je et Tu est un essai du philosophe juif, d’origine viennoise, Martin Buber (1878-1965). Il s’agit d’un ouvrage important bubbque les lecteurs du Chat qui louche ont tout intérêt à connaître.

« Les bases du langage, nous dit Buber, ne sont pas des noms de choses, mais des rapports. » Or, il y a deux mots fondamentaux : Je-Cela et Je-Tu. Dans chaque cas Je est différent. Le Cela, c’est la chose, ou le monde des choses, c’est un monde que le Je expérimente et utilise à son profit. Le Tu nous fait entrer dans le monde de la relation. « Celui qui dit Tu, écrit Buber, n’a aucune chose, il n’a rien. Mais il s’offre une relation. »

On retrouve le monde de la relation dans trois sphères : la nature, la communauté des hommes et la communion avec les essences spirituelles. Dans la vie avec la nature, la relation « est obscurément réciproque et non explicite. » Ainsi, si je regarde un arbre, je puis le réduire à un pur Cela, l’annihiler jusqu’à ne voir en lui que les lois physiques à l’œuvre dans sa formation, ou je peux rentrer en relation avec lui. Mais, encore une fois, il s’agit d’une relation « obscurément réciproque ». Mais avec les autres hommes, la relation « est manifeste et explicite. Nous pouvons y donner et y recevoir le Tu. »

Dans la relation avec le Tu, je deviens une personne et l’autre à qui je dis Tu est personne. Comme le dit Buber : « L’esprit n’est pas dans le Je, il est dans la relation du Je au Tu. » Plus loin, Buber nous dit que le Je du mot fondamental Je-Cela est l’individu isolé ; que l’un (le mot Je-Cela) « est le signe intellectuel d’une séparation », alors que l’autre mot fondamental « est le signe intellectuel d’une liaison naturelle ».

Un danger nous guette comme êtres humains, c’est d’être submergés, étouffés par le monde du Cela. Ce danger est sans doute particulièrement présent à l’âge de la technique. Or, parler du développement technique, toujours en lien avec la chose comme ce qu’on utilise et exploite, comme du développement de « l’activité intellectuelle » est le véritable péché contre l’Esprit ; « cette « activité intellectuelle » fait généralement obstacle à la vie spirituelle de l’homme, elle est tout au plus la matière que la vie de l’esprit doit consommer après l’avoir maîtrisée et modelée. »

Évidemment, les relations humaines peuvent être décevantes. Tu, à nos yeux, tombe souvent dans le Cela ; et que le monde social ne soit plus que pur Cela, qu’il ne soit plus vivifié par des liens de réciprocité vivante entre ses membres, est le danger qui nous guette. « Mais aux époques morbides, écrit Buber, il arrive que le monde du Cela, n’étant plus traversé ni fécondé par les effluves vivifiants venus du monde du Tu, n’est plus qu’une masse isolée et figée, un fantôme surgi du brumeux marécage et qui écrase l’homme. »

bubAu-delà du Tu adressé à un autre être humain, au-delà de la vie communautaire, l’homme a la possibilité d’entrer dans la relation pure, dans la relation avec Dieu, qui est le Tu éternel. C’est dans cette relation qu’est donné le sens de toutes choses. « Ce sens, écrit Buber, a désormais un garant. » Mais l’homme est ainsi fait que la tentation est grande, chez lui, de transformer Dieu en objet, bien qu’en Lui-même Dieu ne puisse en aucune façon devenir un Cela. C’est là la tentation de l’idolâtrie, idolâtrie qui rassure l’homme, du moins, momentanément. En effet, la relation pure ne saurait être continue, elle entre par moments dans des périodes de latence. Mais l’homme a un tel besoin de continuité (de sécurité, pourrait-on dire), qu’il est tenté de remplacer Dieu par un objet qu’il peut contrôler. Mais là n’est pas la vraie voie de l’esprit. « […] la relation pure ne peut véritablement parvenir à la stabilité dans le temps et dans l’espace que si elle s’incarne dans la matière de la vie. » Autrement dit : « L’homme ne peut apprécier cette relation avec Dieu qui lui a été donnée que si, dans la mesure de ses forces, à la mesure de chaque jour, il réalise Dieu dans le monde. »

Enfin, il y a dans l’œuvre magistrale de Buber des vues très intéressantes sur la vie des communautés humaines et sur ce qu’est une communauté vivifiée par la relation de ses membres avec le Tu éternel.

Je et Tu est à lire absolument.

**

Buber, Martin. Je et Tu, Paris, Aubier Montaigne, 1970.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https ://maykan2.wordpress.com/)

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