Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Pour le meilleur et pour le pire !

Cher Chat,

Multirécidivistes, mes parents partagent la même maison d’arrêt depuis 50 ans.  On appelle ça des noces d’or, quand après un demi-siècle, personne ne s’est évadé.  Leur union a été mise sous protection judiciaire le 21 mars 1964 : « Monsieur Marc-André Torris, voulez-vous prendre pour compagne de cellule, madame Marie-France Barrois, ici présente ?  Madame Marie-France Barrois, voulez-vous parapher l’assignation à résidence ?  Les époux peuvent s’échanger les menottes et sceller leur alliance. » La détention aurait pu être provisoire, mais mes parents ont décidé d’en prendre pour perpètre.  Deux amants toujours au placard.  L’amour peut être une forteresse.

Il faut dire que mes parents ont un casier chargé.  Je suis leur premier attentat à la pudeur, mon frère et ma sœur, plus tard, leurs délits d’initiés.  Ils nous ont bercés, petits crimes, contre leur humanité.  Mais si à l’époque, le mariage conduisait inévitablement à la cellule familiale, aujourd’hui ce n’est plus la même musique.  On hésite à passer sa vie au violon avec la même personne.  Pourquoi se mettre la corde au cou ?  On retarde l’exécution.  On ajourne de plus en plus les peines d’amour.  Et si on se fait coffrer, on invoque rapidement la libération conditionnelle.

Devant si peu de constance, la perpétuité est célébrée comme une performance.  Pour preuve, on décerne aux noces de 50 ans, la médaille d’or.  Et pourtant, ne dit-on pas qu’il est contre nature de passer sa vie avec la même personne, de se condamner à la même petite mort, alors que nous sommes foncièrement des tueurs en série ?

 Alors ?  Modèle suprême ou châtiment extrême ?  Il semble, cher Chat, que l’affaire relève de la Brigade des mœurs d’une société, car si personne ne nie la nécessité d’avoir un arrangement pour organiser la vie collective et pérenniser la race, cette forme d’union à perpétuité n’est peut-être pas le seul modèle valable.  Et pourtant, les autres modèles en cours d’assise sont suspects.  On fait le procès des familles recomposées et des couples homosexuels, mais la sentence généralement rendue quant à l’équilibre incertain de leurs enfants est-elle justifiée ?  La société change, mais on dirait que l’on défend encore les codes sociaux issus du temps où l’Église était l’État.  Ce temps où un homme et une femme étaient condamnés à partager la même cellule de confinement pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort les sépare.

Ce modèle d’union à perpétuité serait donc religieux, animé par des valeurs chrétiennes.  Et pour preuve, mes parents vont renouveler leurs vœux de captivité dans une chapelle.  Ce qui est loin d’être condamnable.  Bien au contraire.  Et si je suis émue, ce n’est pas parce que je célèbre une performance, mais bien leur histoire personnelle, celle de deux détenus par l’amour qui reconnaissent, après 50 années à partager le même panier à salade et à purger les bonheurs et les peines de l’autre, qu’ils veulent encore vivre ensemble.  C’est beau, tendre, fort, complexe et ça n’a surtout rien de conventionnel.

Mais pourquoi érige-t-on encore ce modèle comme un pilier de la société alors qu’aujourd’hui, un couple sur deux fait appel et trouve souvent l’équilibre et l’amour dans la réhabilitation ?  Dans un tout autre ordre d’idées, n’est-ce pas faire preuve d’ethnocentrisme que de réfuter la polygamie ?  En quoi les enfants souffriraient-ils d’avoir plusieurs mères ou plusieurs pères ?  Et enfin, quand, en France, on manifeste contre le mariage gai sous couvert de raisons sociales, n’est-ce pas avant tout du militantisme religieux ?

Two wedding rings and red  roses isolated on whiteIl faudrait, mon matou-maton, que je m’applique religieusement à vous écrire pendant 37 années, et ce, de manière exclusive pour que nous puissions fêter nos noces de papier.  J’aime votre maison de correction et toutes vos tentatives de redressement à mon égard, mais ne me présumez pas innocente.  Mon trafic de stupéfiances me mène parfois ailleurs.

C’est certainement dommage d’avoir perdu cette habitude du temps, des sentiments qui s’éternisent, des rires et des pleurs…  Toutefois, les noces d’or ne sont plus aujourd’hui qu’une vieille coutume, une tradition qui se perd.  Quant à mes parents, ils ne sont coupables que de s’aimer encore.  Avec préméditation pour les années futures.  Alors, quand je les retrouverai, on ira s’embrasser et danser leurs liens le long de la nef des fous.

Sophie

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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One Response to Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. J’ai entendu quelque part que l’amour éternel a été inventé quand l’espérance de vie était de 35 ans!

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