Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

Gésir

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Il jette un œil triste au cardinal gisant, enfermé dans sa boite de verre dans un coin de la cathédrale.  Sur son visage, un masque d’argent éloigne dignement le spectre de la mort, assure une belle présentation, mais sa main, calmement posée sur son torse, éternellement figée, sa main est nue, main de cadavre momifiée, noire, maigre à outrance, doigts qui ne servent plus à rien, doigts morts qui semblent rire au nez du masque d’argent, qui semblent lui dire que, oui, la mort est là, et tous les nobles métaux du monde n’y changeront rien, car sous le masque il y a l’effroyable vide, le crâne noir comme la main, le crâne vide qui n’a plus rien d’humain.  La main morte, ornée d’une ridicule, quoique grosse, bague n’est là que pour rappeler l’issue de toute vie, homme d’Église, archevêque, pape ou moins que rien : la mort cueille le monde de sa main qui pourrit tout ce qu’elle touche.

Il sait que cette main ne se remarque pas :  la plupart des touristes, même ceux qui photographient le cadavre embaumé et recouvert d’étoffe blanche, ne voient pas – ne veulent pas voir – la mort.  Ce n’est qu’une fois chez eux, avec un peu de chance, s’ils prennent assez de temps pour observer le détail de leurs photos souvenirs, qu’ils distingueront avec quelque crainte cette main qui parle plus que n’importe quel cri.  Perdu dans sa contemplation, il se laisse bousculer par un groupe de personnes assoiffées de connaissance qui s’accrochent à leur audioguide avec un air concentré et ravi.

Il se rêve touriste.  Un autre pays.  Une autre vie.  Une langue inconnue.  Tout à refaire, à rêver, à créer.  S’échapper, comme la main, quitter la vie terriblement lourde qu’il s’est construite ici.  Abandonner les enfants – il en serait triste, un peu.  Le journal.  Sa femme.  Enterrer tout cela dans un coin de sa tête, dans un coin de sa vie, poser dessus la lourde pierre de l’oubli, et renaître.  Mais S.  Comme une drogue.  Il ne sait plus comment s’en désintoxiquer.  Besoin de souffrir peut-être.  Pour se sentir en vie.  Quel vide en lui nécessite ces coups.  Quelle culpabilité.  Quelle ratée dans son existence. Il n’a jamais développé d’addiction.  Un verre de whisky pour regarder les photos – où diable a-t-il mis ce classeur ? – une cigarette en soirée, ponctuellement, jamais d’addiction.  Seule la violence.  Sentiment aigre-doux, coupable, sorte de plaisir honteux, il ne sait pas.  Il aurait préféré être alcoolique ou héroïnomane :  au moins sa drogue ne s’incarnerait pas dans une personne.  Être accro à une substance, il n’était pas contre.  Mais à une femme, à une maîtresse folle, il se foutrait des claques – elle s’en chargeait.

(Photo :  http://it.wikipedia.org/wiki/Andrea_Carlo_Ferrari)

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade(roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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2 Responses to Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

  1. Un très beau texte ! Merci Clémence !

    Je crois qu’on essaie de ne pas voir la mort en face car cela nous renvoie à notre propre mort.
    Lors de ma visite au Louvre, j’ai découvert l’Art Egyptien. J’ai vu des sarcophages merveilleux avec toutes ces couleurs joyeuses qui peuvent surprendre. on aurait dit que l’on partait dans un long voyage avec eux, et que la mort était une continuité de leur vie.
    J’ai été émerveillée par leur culture.
    J’ai aussi vu une véritable momie. Autour de moi, les visiteurs prenaient des photos. Je n’ai pas pu. Je suis restée là à la regarder.
    Pour moi, la personne qui avait vécu son histoire et qui était là devant moi m’inspirait trop de respect. Je n’ai pas pu la photographier. Je lui aurais voler une partie de son âme. Car pour moi, la personne est toujours vivante même si on l’a voit morte.
    Son âme vit.
    J’ai vu beaucoup de personnes décédées, mais là, j’ai été vraiment impressionnée !

    J’aime

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