Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

La junkie

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Lost Fish ; éd. : Bruno Graff

 Recroquevillée au fond d’un vieux hangar, des gouttes de sueur perlent le long de son front, de ses joues,de son corps.  Dehors, les prémices de l’hiver dictent déjà au thermomètre un 0 °C, mais pour son corps chétif se joue depuis quelques heures, une canicule interne.  Les yeux dans le vague, elle ôte machinalement les fragments de vêtements qui la couvraient jusque-là.  Nue sur le béton froid, le battement de son cœur s’accélère.  Vite, vite, trop vite.  Il semble vouloir quitter sa poitrine.  Tap, tap, tap.  Ça cogne, ça fait mal.  Tap, tap, tap.  Elle l’aiderait bien, puisant dans ses dernières forces pour ouvrir sa cage thoracique.  Mais déjà ses bras prennent, eux aussi, leur indépendance.  Alors que des milliers de fourmis semblent grouiller en eux, ils s’agitent en tous sens, entament une chorégraphie burlesque.  Que fait-elle là ?  Que lui arrive-t-il ?  Si elle pouvait donner un sens à cette scène absurde dont elle est l’actrice principale, et la seule spectatrice aussi.  Elle ferme les yeux.  Ce n’est qu’un rêve.  Qu’un vilain rêve.  Elle va bientôt se réveiller sous une épaisse couette, en un petit nid douillet où tout ça n’a jamais existé.  Mais elle a beau espérer de toutes ses forces, elle ne se réveille pas.  Et la canicule, son cœur qui cogne et les fourmis sont toujours là.  Soudain il fait froid.  Très froid.  Elle tremble de tous ses membres.  La porte du hangar vient de s’ouvrir.  Elle entend des claquements et rouvre les yeux.  Devant elle, un grand cheval blanc apparaît.  Sur son dos, une jeune femme aux cheveux couleur blé et au large sourire lui tend la main.  Je suis venue te libérer, princesse Anna.  Elle sourit, tente de soulever son bras pour le lui tendre.  Puis se ravise soudain.  La jeune femme, en une fraction de seconde à peine, s’est déjà transformée en un dangereux monstre au rictus figé.  Un cri se propage dans le vaste hangar, avant de se heurter aux portes qui déjà claquent.  […]

« Je m’appelle Anna.  J’ai vingt-huit ans, bientôt trente.  Ces trente ans qui sont déjà là, malgré tout.  Juste au bout de ce tunnel sombre.  J’ai toujours pensé que les trente ans étaient un cap.  Ce carrefour de la vie où deux gendarmes nous attendraient pour souffler dans l’éthylotest de la vie.  Pour l’abject verdict à cette éternelle question : ma présence a-t-elle un sens ?  Trente années, c’est long.  Et si court à la fois.  Sans même s’en apercevoir, voilà qu’on y est déjà.  En a-t-on fait quelque chose ?  Sommes-nous heureux ?  Avons-nous un air de conte de fées ?  Il suffirait de peu.  D’avoir suivi le bon chemin dès le début, pour passer ce test haut la main.  Enfance heureuse, études studieuses, amours chanceuses.  Pour saluer de la tête ces gendarmes et poursuivre sa route, insouciant.  Il suffirait de peu.  Mais ce peu, je n’ai jamais pu l’effleurer.  Non.  J’ai dû rater le premier virage.  Quand ma mère nous a mis, ma sœur et moi, dans ses bagages.  Pour fuir ce maquereau qui la battait.  Et cette vie dont elle ne voulait plus.  Quand ma mère nous a laissées ensuite, pour son dernier trip.  Quand la vie a perdu ma sœur au carrefour suivant.  J’ai dû rater tous les virages qui ont suivi, aussi.  Quand, à la vie de fonctionnaire, j’ai préféré celle de bohème.  Quand, au prince attentionné, j’ai préféré l’ensorceleuse aux doigts de fée.  Morgane, mon héroïne.

 « J’avais seize ans quand je l’ai rencontrée.  C’était une nuit.  Pas n’importe quelle nuit, celle qui devait être la dernière.  Cette nuit-là, j’avais prévu de me foutre en l’air.  Ça faisait une heure que j’étais plantée sur le pont des Souvenirs, à observer le fleuve s’agiter dehors au même rythme que mes angoisses dedans.  J’avais déjà escaladé la barrière et pris une dernière bouffée d’air quand cette voix a perforé mes tympans.  Tu veux pas remettre ça à demain ?  En un sursaut, je m’étais retournée.  Elle était là.  Devant moi.  Le regard perdu contre l’horizon.  Qu’est-ce que ça peut te foutre ? avais-je rétorqué en bafouillant.  Tu vas salir mon havre de paix, gourdasse ! avait-elle répondu en tournant la tête en ma direction, esquissant une moue qui semblait dire Reste un peu avec moi.  Je l’avais rejointe.  Et mes lèvres avaient rejoint les siennes.  C’était la première fois que je goûtais à sa peau.  Avant que n’y succèdent ces deuxième, troisième et énièmes fois.  Pour retrouver le goût de cette première fois qui avait enfin su m’apaiser et me faire effleurer le Bonheur.  Je m’enivrais de ses mots, me piquais à son regard, me shootais à ses baisers.  Rapidement, elle devint mon héroïne.

 « J’étais heureuse.  Enfin, c’est ce que je croyais.  J’étais devenue une junkie.  Sans même m’en apercevoir.  Accro à elle.  Elle dont j’avais besoin pour survivre en ce monde qui m’avait beaucoup trop écorchée.  Mais si, les premiers jours, elle avait suffi à me rendre la vie, les jours qui suivaient étaient toujours ponctués d’un encore !  Encore.  Encore ses mots !  Encore ses regards !  Encore ses baisers !  Encore elle !  Encore.  Plus.  Et, au fil du temps, elle semblait être prise en un courant que je ne parvenais jamais à rejoindre.  Jamais assez loquace.  Jamais assez attentionnée.  Jamais assez tendre.  Jamais assez là.  Et, tel un zombie, j’allais frapper à sa porte chaque nuit pour quémander une dose supplémentaire.  Je n’avais pas les moyens.  Mais elle me l’accordait toujours.  Jusqu’à ce soir-là.  Ce soir où elle m’a claqué la porte au nez.  En lâchant un terrible Excuse-moi Anna, mais c’est fini.  Fini.  Fini.  Fini.  Sur la route du dernier trip, ma dealeuse m’avait larguée sur le bas-côté. »

 […] Un cri se propage dans le vaste hangar, avant de se heurter aux portes qui déjà claquent.  À nouveau, il fait chaud.  Trop chaud.  Son corps dépouillé heurte le béton froid.  Avant de se mouvoir en tous sens, sous des spasmes incontrôlés.  Ses membres se raidissent, ses yeux se retournent, sa langue rejoint sa gorge.  Anna ?  Anna, excuse-moi, je ne voulais pas dire ça.  J’ai pris peur.  Je t’aime, tu sais…  Anna, je suis là, réponds-moi !  Anna ?  Anna ?!  Et à nouveau, il fait froid.  Trop froid.  Son corps se fige.  Et son dernier souffle se mêle à l’ultime cri qui remplira encore un instant le vieux hangar glacial.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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