Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

È la pace che mi fa paura, temo la pace più di qualunque altra cosa[1]

Satisfait et épuisé par ta journée – être libre de tout, étrangement, fatigue beaucoup plus que d’être imagesesclave d’une vie qui ne nous convient pas et cet épuisement sain contient quelque sauvagerie réticente au domptage – tu t’allonges en appréciant une nouvelle fois l’épaisseur chaude de ton lit et allumes la télévision qui annonce la diffusion, dans cinq minutes, de La Dolce Vita.  Tu n’as jamais vu le film et tu t’attends naïvement à quelque chose de léger.  Ta culture cinématographique était limitée par ta vie : ne trouvant jamais le temps de voir des films, tu avais dû choisir entre le cinéma et la lecture et, la seconde l’ayant emporté sur le premier, tu comptes bien sur ton temps retrouvé pour t’y mettre.

Le noir et blanc t’hypnotise en douceur et sa délicate désuétude ravit ton regard.  Compagnon d’un magistral Mastroianni, tu plonges sans difficulté dans ces nuits de débauche, de désespoir, de romantisme absolu, où l’ennui fricote avec la mort et où l’humain, avec grâce, avec brio, se perd dans ses retranchements les plus obscurs, comme pour offrir au spectateur la vision d’une plaie abyssale qu’on se plait à gratter pour savoir, enfin, quelle saveur a la moelle de l’homme.

Le film te conquiert sans peine, mais la scène la plus admirable, qui résonne le plus en toi, qui te scotche à l’écran, la bouche ouverte et les yeux trop brillants, est celle où Steiner, avec sa voix d’outre-tombe, dans le clair-obscur d’une fenêtre qui semble être une métaphore d’une impossible évasion pour lui, évoque son improbable malaise.  Distaccati[2].

L’image dans ta rétine se noie comme un suicidé pour aller gésir au fond de ton âme et les paroles de l’homme en peine se font simplement l’écho, dans une langue plus belle que la tienne, de ce que tu as ressenti durant ces dernières années – ce qui, finalement, n’était pas une existence, seulement un ersatz de vie, une pantomime.  Tu es si proche de lui que tu devines dans quelle issue tragique cette ombre faite homme résoudra sa mélancolie.


[1] C’est la paix qui me fait peur.  Je crains la paix plus que toute autre chose.

[2] Distance que met un acteur d’avec le personnage qu’il joue, afin d’augmenter le poids du message, du texte qu’il joue.  Par extension : recul vis-à-vis d’une situation.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.  Récemment, elle a publié Débandade (roman) aux Éditions Philippe Rey.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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