Un récit de Jacques Girard…

La femme de famille

À ma mère

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– Maman, moi, c’est Jacques.  Ce n’est pas Alphonse, Armand ou Rosaire !

J’aurais pu ajouter Alain et André, les prénoms de mes deux frères et même Yvon ou Normand, deux de mes oncles.

– Je le sais que c’est Jacques, c’est moi qui l’ai choisi, se contentait de répondre ma mère tout en continuant à parler comme si de rien n’était.

Mes frères auraient pu lui adresser le même reproche.  Ma mère était pourtant très jeune et en bonne santé quand je remarquai cette façon assez particulière d’interpeller ses enfants.  Toujours aussi en forme, vingt ans plus tard, elle s’adresse encore à nous en jonglant avec les prénoms.

Ma mère imite les Espagnoles qui donnent aux leurs les prénoms de tous leurs ancêtres.  Les prénoms simples de ses enfants s’allongent.  Elle les double, les triple surtout.  Elle fait précéder le bon prénom de deux autres puisés dans ce que j’appelle sa table de composition des prénoms.  Ce n’est pas de la confusion ; ça semble étudié.

Les combinaisons seraient réduites si elle s’en tenait à ses trois rejetons.  Fille aînée d’une famille nombreuse, elle avait dû élever en catastrophe ses jeunes frères Armand et Alphonse.  Rosaire, l’aîné, lui prêtait main-forte.  Voilà pourquoi elle les a toujours à la bouche.  Ensuite, on retrouve le prénom d’un de mes frères, et finalement le bon.

Ma mère n’agit pas ainsi tout le temps.  Certains moments sont plus propices telle une réunion de famille.  Une conversation où le passé côtoie le présent chavire ma mère.  Elle jongle et commence à jouer avec les prénoms.  Ce phénomène est encore plus prononcé lorsqu’elle se trouve au chalet à quelques kilomètres de la ferme où elle a grandi.  Cette jonglerie impromptue agace mon père.  En pointant l’index à la hauteur de la tête, il prétend – mi-­sérieux, mi-farceur – qu’elle fait du chapeau.

Il n’a pas tort.  Rosaire, Armand et Alphonse portaient un chapeau de chef, leur réputation de maîtres queux circule encore.  Je n’ai rien contre le fait d’être pris pour un autre.  Ainsi, de Rosaire, j’ai la bedaine, mais pas son argent.  Pendant quelques secondes, ma taille fond, mes cheveux s’éclaircissent et, tel Armand, je mijote des plats, remplissant les ventres des bûcherons, puis des retraités et des étudiants.  Ou, comme Alphonse, qui s’était recyclé dans l’entretien ménager, je vadrouille et traque la poussière.

J’aurais bien aimé devenir mon oncle Clément, le temps d’un prénom.  Ce frère aîné était plus âgé que notre mère.  Il était parti de la maison très tôt.

J’aurais tant souhaité enfiler la calotte de taxi de cet oncle.  On l’aimait.  Lorsque mes parents partaient, mon oncle Clément nous gardait.  Il arrivait à la maison avec un sac plein de friandises et des histoires.  Petit, rondouillard, les cheveux en brosse, oncle « Te-Tent » aimait prendre un verre, raffolait des femmes et à l’entendre parler, celles qui s’étaient pendues à son cou ne se comptaient plus.  Même malade, l’homme n’avait jamais cessé de rire et de travailler.  Mais il rendit l’âme près de notre chalet, juste avant de prendre une courbe.  Se sentant mal, le conducteur avait immobilisé son auto sur l’accotement.

Il avait 49 ans.  Ma mère en parle souvent avec affection.  Je ne sais pas pourquoi, elle ne retient pas son prénom.

Physiquement et, dans  une certaine mesure, mentalement, je suis plus près de cet oncle que des autres.  Je ne déteste pas entendre le prénom de mon oncle Yvon.  Il a quelques printemps de plus que moi.  Six tout au plus.  C’est le mari de ma tante Françoise, la cadette de la famille maternelle.  Un homme affable.  Quand nous peinons à l’abattage d’un arbre, l’ancien bûcheron s’en charge en un tour de scie mécanique.  Ma mère l’aime et c’est certainement pour ça qu’elle l’inclut, à l’occasion, dans les litanies qui préparent le chemin à nos prénoms.

jacjpg2Ma mère s’inquiète pour les siens.  Ses deux familles l’occupent en pensée.  L’état de santé d’Alphonse ; elle trouve toujours Armand trop pâle.  Il faut prendre le temps de vivre, dit-elle, en donnant comme exemple le regretté Rosaire.  La nervosité d’André n’est pas sans lui causer des soucis.  Elle rappelle sporadiquement qu’Alain fait de l’asthme et a une constitution fragile.  Mes cernes sous les yeux ne la rassurent pas…

Ses pensées vont aussi à ses sœurs, Rose, Marianne et Françoise.  Elle a réussi à les intégrer par  le biais de ses belles-filles ; la méthode est la même.

Marianne Linda Diane Françoise Diane Isabelle Rose Isabelle Linda…

Aujourd’hui, sa table accueille sept petits-enfants…

Notice biographique de Jacques Girard

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne chat qui louche maykan alain gagnonsaurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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