Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

Pris au piège

Une bête s’est frayé un chemin DSCN4643

jusqu’à l’intérieur de moi

j’ai beau tenter de résister

 j’ai beau tenter de me défendre

 à coups de serres, à coups de bec

 dans la chair vive de mes entrailles

 elle griffe, elle mord, elle me tenaille

 

Et moi, moi qui aurais tant voulu

la faire manger dans ma main

ou encore qu’elle me précède

ou me suive à distance

comme une ombre

pas plus qu’une ombre

me voilà pris au piège

 

Bien avant de franchir la porte j’avais les mains moites, des sueurs froides, une boule dans la gorge et le cœur qui palpite.  Comme toi je me serais bien passé de cette thérapie de groupe.

« Pour que la médication se révèle efficace, il faut suivre la thérapie », avait décrété le psy, tout en insistant sur l’importance de « libérer la parole ».  Cette parole censée nous arracher à nos douleurs muettes.

Un petit groupe.  Placés en cercle, sept ou huit éclopés.  Quelques chaises vides de temps en temps.  Une succession de mélodrames juxtaposés et rejoués chaque session.  Fatras de peines et de colères dans un local trop exigu.  Et moi, dans ce tumulte, dans ce trop-plein, le plus souvent pressée par le psy, j’arrivais à peine à bafouiller quelques mots.

— Ça va, ça va…

— Plus de tremblements, plus de vertiges, tu t’habitues à ta médication ?

— Oui, oui, ça va…

Pourtant ça n’allait pas du tout.  Et toi, figé sur ta chaise, les bras croisés, le regard flou, tu te taisais.

« Les mots viendront en temps et lieu », avait coutume de dire le psy qui croyait bien venir à bout de ton silence par la patience.  Mais toi encore tu te taisais.

Tous les deux pris au piège de ce rituel imposé, nous nous étions vite liés d’amitié.  Et bientôt j’en vins à connaître la vraie raison de ton mutisme.

« Qui sait ce qui pourrait surgir d’une blessure entrouverte ?  Je sens déjà tapie dans l’ombre une bête en moi qui s’agite. »

Et c’est ainsi qu’au bout de six semaines, et les pilules et les séances, tu as fini par tout laisser tomber.  Pour jour et nuit t’enfermer dans ta chambre.  À l’affût des bruits de la rue.

Puis un beau jour tu m’es revenu.  Peigné, rasé, sourire aux lèvres, pour m’annoncer une bonne nouvelle.

« Ma décision est prise, je vais bientôt franchir la porte, enfin m’affranchir de la bête. »

Et moi je n’ai rien vu venir.

Près de toi, pas de lettre d’adieu.  Simplement un poème.  « Une bête s’est frayé un chemin… »

Pour t’oublier, j’ai fui la ville.  Parfois encore je pense à toi, et derrière cette porte que tu disais vouloir franchir, il m’arrive d’entendre un appel.  Comme si quelqu’un m’invitait à le suivre.

Mais est-ce bien toi ou est-ce la bête ?

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Une réponse à Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

  1. Madame L’Espérance, j’ai lu avec intérêt votre histoire qui suscite des interrogations et des émotions. Histoire originale. Jacques.

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