Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

Sur la Cène

cene_De_Vinci

De tout ce que tu avais entendu sur la Cène, tu fus surpris, lorsque tu pénétras enfin l’antre sacré, de découvrir un état dont finalement peu de photos, reproductions ou personnes – artistes, écrivains, analystes en tout genre, tellement obsédés par le sens caché qu’ils en oublient le corps de l’œuvre – rendaient compte.

Tu n’avais pas une fresque sous les yeux, mais véritablement un fantôme de fresque, vaporeuse, éthérée, semblant s’effacer subtilement un peu plus chaque minute.  Le dispositif de conservation était tel que le temps, pour accomplir son ouvrage d’effacement et de destruction sournoise, était ralenti, mais, tout de même, ces apôtres et ce christ peints sur la pierre par la main d’un surhomme semblaient eux-mêmes douter de leur propre pérennité.  L’œuvre des premiers temps, aux couleurs plus vives, aux contours plus nets, devait être magnifique, pourtant sa fragilité de vieille femme presque floutée par l’âge la rendait juste sublime : elle semblait avoir une âme.  Tu avais l’impression qu’elle flottait sur le mur plus qu’elle n’était peinte dessus.

Le Christ paraissait détaché de tout, en pleine introspection, le regard bas vers quelque chose d’invisible, tandis que les autres autour, par leurs gestes pourtant figés par les pinceaux, trahissaient une agitation profonde.  Les touristes chinois à tes côtés étaient eux aussi subjugués par l’œuvre, la bouche ouverte d’admiration et tu pouvais lire sur leur visage, à la dérobée, un profond respect pour le travail de l’artiste.  Les teintes, subtiles, se paraient de mystère et de nuances : elles n’étaient plus des couleurs, mais des souvenirs de couleurs, pareilles à des songes qui s’effacent lentement lorsque la conscience se réveille.

Tu te moques de ce que de Vinci a voulu cacher ou révéler, du visage trop féminin de Jean (après tout ne voyons-nous pas tous les jours des hommes aux traits féminins ?) ou des sourires énigmatiques de certains apôtres.  Non, ce qui compte pour toi, ce qui prend le dessus sur toutes les gloses possibles à propos de cette œuvre, c’est véritablement la scène, sa profondeur et sa fragilité, et plus encore le sentiment de fouler du pied le même sol que ce génie qui ne pensait pas que sa peinture aurait plus de postérité que ses inventions scientifiques.  Les quinze minutes réglementaires sont presque écoulées ; tu t’approches au plus près du mur, malgré la distance de sécurité imposée et surveillée.  Tu observes avidement le miracle de l’art, supérieur peut-être à celui de la vie – car la vie meurt, et l’art résiste souvent – et une ineffable joie envahit lentement ton être.  Qu’importe la mort.  Qu’importe la douleur tant qu’on peut contempler de telles choses qui dépassent l’humain, l’appellent de leur beauté à sonder des sphères supérieures, à la fois inquiétantes et sublimes.  De Vinci n’existe plus, mais quelque chose au-dessus de lui existe : une beauté, une transe qui traverse les siècles, a miraculeusement échappé aux bombardements et aux effets des hommes, des couches de couleurs savamment superposées, invincibles, mues certainement par une volonté propre, n’appartenant presque plus à leur créateur, pareilles à des lambeaux de génies dispersés par un souffle sur un mur, mais profondément vivantes.  Avec une pensée pour le philosophe fou – qui savait, lui aussi, goûter aux délices profondes de l’art italien –, tu en viens à penser que sa chère volonté de puissance n’existe pas que chez l’homme ou le vivant : elle existe dans l’art, quand celui-ci décide de frôler le divin, de le caresser avec amour de ses pinceaux ou de ses mains amoureuses, acharnées, et cette volonté-là dépasse assurément toutes les horreurs que peut commettre l’homme.  Les apôtres sont morts, suivis par Dieu peut-être, le peintre est mort, et pourtant ils t’hypnotisent encore sur ce simple mur qui transcende sa condition de mur et qui est devenu, sous les coups d’un demi-dieu, plus vivant que le monde.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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