Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Usurpation d’identité

Cher Chat,

Moi, Sophie Torris, je suis coupable d’usurpation d’identité québécoise.  Avec préméditation.

Avant que vous ne me mettiez à l’index, je lève la main droite et je jure de dire la vérité, toute la vérité.  Afin d’établir votre verdict, je vous invite, le Chat, à accuser réception du procès-verbal ci-dessous.

Je me suis donc débarrassée de mon pays, de sang-froid, il y a 18 ans.  Condamnée pour Pariscide volontaire, je continue de purger ma peine, car il ne faut pas croire que l’on peut s’échapper de sa patrie sans regret, sans nostalgie, du jour au lendemain.  L’exil peut porter préjudice et réclamer des « dommages ! » malgré tout l’intérêt de s’ouvrir à une autre culture.

Après huit années de détention provisoire entre Montréal et Chicoutimi, je suis donc devenue citoyenne canadienne le 25 novembre 2003.  Je viens tout juste d’avoir 18 ans québécois.  La majorité.  Et pourtant, je suis une minorité.  Une minorité audible.  Je suis une minorité ch’ti* dans une minorité française, dans une minorité francophone dans une majorité anglophone.

Certes, j’aurais pu faire usage de faux.  « J’ai sacré mon camp d’chez les maudits, mais, anyway, m’a quand même pas pogner les nerfs à tenter de jaser comme du monde, sti ! » Si ma langue ne s’est pas laissée corrompre, son casier n’est pas tout à fait vierge, car certaines expressions québécoises me conduisent en état d’ivresse.  Mais, règle générale, mes origines ne se portent pas caution pour ce type d’emprunts et je continue de parler ma langue maternelle sans en avoir radié l’accent pointu.

Il arrive que l’on ne me comprenne pas, que l’on juge en première instance ce signe ostentatoire, ou plus souvent que l’on s’en étonne puisque cela fait presque deux décennies que je  suis ici et que j’espère m’y épivarder* à perpétuité.

Si certains récusent mon jargon et font appel, voyant matière à litige dans chacun de mes idiotismes, je ne peux cependant que répéter le méfait.  Il ne s’agit pas ici d’un refus d’adopter la parlure québécoise, mais bien d’une incapacité au détournement de fond.  J’ai beau être sur la sellette, ma langue s’en balance.  Ce n’est pas un abus de confiance.  Elle est ancrée en moi et semble défendre à mes dépens ses droits et ses privilèges.

Sans violer pour autant la loi 101*, mon empreinte vocale est une pièce à conviction qui chaque jour, devant témoins, peut faire peser des soupçons sur mon intégration.

Alors, cher Chat, je fais appel à votre bon jugement.  Suis-je réellement coupable d’usurpation d’identité québécoise ?

J’enseigne aujourd’hui la littérature québécoise.  Je me suis donc approprié une bonne partie du patrimoine culturel de la province.  Cependant, je le dispense avec l’arme du crime : l’accent de mes origines.  Dois-je pour autant faire amende honorable ?

Comment expliquer que pendant mes vacances, je « rentre » en France et qu’à la fin de mes vacances, je « rentre » au Québec ?  Où est ma maison d’arrêt ?

Suite à un mandat de perquisition autour de la notion d’identité, je peux la déterminer très succinctement comme étant la façon dont je me définis.  Or, je ne peux me définir comme une Québécoise, et pourtant je ne suis déjà plus tout à fait Française.

Vous pouvez constater, le Chat, que ma déposition est franche.  Je ne porte pas de voile.  Mais pour ajouter à la confusion, j’ajouterai que je me coiffe souvent comme les Amérindiennes d’antan.  Le port de tresses ne fait pas de moi pour autant un gibier de potence.

 Si ma mise en liberté n’est pas conditionnelle ici, c’est parce que je viens d’un pays laïc et que le respect de la laïcité fait déjà partie de mon ancrage identitaire.  Si l’identité religieuse est un tout autre débat, ne soyons pas raides comme la justice.  Au-delà de la violence, posons-nous la question sur la manière dont nous traitons la différence.  Ainsi, il sera peut-être possible d’atténuer nos peines.

Sophie

* Ch’ti : habitant du Nord-Pas de Calais.

*S’épivarder (québécisme) : Se disperser, s’étendre de façon verbale.

*Loi 101 : Loi votée en 1977 par le gouvernement péquiste de René Lévesque, définissant les droits linguistiques de tous les citoyens du Québec et faisant du français, la langue officielle de la province québécoise.

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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