Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

L’incident

Fiévreusement, il fouille dans la penderie.  Entasse à la va-vite quelques vêtements dans son sac de voyage.  Ce sac qu’il évite du regard pour ne pas verser une énième larme.  Ce sac qu’il n’a jamais utilisé qu’avec elle… jusqu’à ce matin.  Pour prendre la route du soleil et des éclats de rire, main dans la main, yeux dans les yeux.  Ce sac qui, ce matin, montre les dents.  Pas de route du soleil, ni d’éclats de rire en perspective cette fois-ci, non.  Il va partir.  Loin.  Loin d’autres éclats.  De verre.  De coups.  De larmes.  Loin… d’elle.

Ce matin, enfin, il ouvre les yeux.  Sur celle à qui il voue un amour démesuré depuis quatre longues années.  Mais qui a vraisemblablement franchi la ligne rouge hier soir. Lorsqu’il a distingué ses deux petits yeux – hier encore pétillants pour qui daignait s’y plonger – muter vermeils.  Lorsqu’il a perçu sa toute petite bouche – hier encore souriante et gourmande – cracher ces mots abjects.  Lorsqu’il a senti ses deux minuscules mains – hier encore douces et bienveillantes – former deux gigantesques poings.  Qu’un élan démesuré a porté contre son torse.  Contre son ventre.  Contre sa tête.  Et depuis, cette même scène se répète en boucle en lui.  Cette scène qu’il ne comprend pas.  Cette scène ponctuée de pourquoi, de comment.  Comment ils ont pu en arriver là. Là.  En cette contrée où l’on ne songe guère à échouer un jour.  Cet îlot écarté des femmes/hommes battu(e)s.

Homme battu.  Homme battu.  Homme battu.  Alors qu’il tente de s’agripper comme il peut à un radeau qui n’existe plus, ces mots tanguent en lui.  Ces mots qui le remplissent de honte, d’incompréhension, de solitude.  Et déjà, ils débordent.  Homme battu.  Homme battu.  Homme battu.  Son sac est fait.  Ou presque.  Deux/trois vêtements pour subsister quelques jours.  Quelques jours qui lui font déjà si peur.  Parce que si loin d’elle.  Elle dont il a besoin pour vivre.  Respirer.  Sourire.  Elle sans qui il n’est rien.  Depuis quatre ans déjà.  Et puis, où irait-il ?  Vers qui pourrait-il se tourner ?  Pourrait-il en parler ?  Le croirait-on déjà ?  Elle, si frêle, si sensible, lever la main sur un type comme lui.  Qui fait de la boxe, en plus.  On lui rirait au nez, il le sait.  Il a déjà assez honte comme ça.  Il n’en parlera pas.  Non, il dira juste qu’il a besoin de prendre du recul sur leur relation.  N’entrera pas dans les détails.  Ça ne regarde pas le monde, de toute façon.  Allez, c’est décidé.  Il saisit son sac.  Enfile une paire de chaussures.  Pose sa main sur la poignée de la porte d’entrée.  L’ouvre.  Puis la claque.

Soudain, l’impression de fuir sa propre vie lui saute à la figure.  Homme battu.  Homme battu.  Homme battu.  Vaincu.  Con vaincu.  Voilà qu’à la première contrariété, il bat en retraite.  Un lâche.  Il n’est qu’un lâche.  Pas comme elle.  Qui est une battante.  Qui lui donne tant de force dans la vie.  Homme battu.  Homme battu.  Homme battu.  Cette idée le déchire de l’intérieur.  Dingue, comme deux mots peuvent peser si lourd sur le cœur. Mais, peut-être qu’à force de se repasser en boucle cette même scène au cours de sa nuit d’insomnie, il en a un peu grossi les traits.  Peut-être qu’elle n’était pas si en colère que ça.  Peut-être qu’elle ne lui a pas dit ces mots blessants.  Peut-être qu’elle ne lui a donné qu’une simple gifle.  Une soufflette de rien du tout.  Avec ses toutes petites mains de princesse.  Peut-être, même, est-ce lui qui l’aurait cherchée, pour que cette toute petite caresse lui effleure la joue.  Oui, il s’est inventé cette scène abjecte de toutes pièces.  Cette scène qui s’estompe doucement.  Cette scène qui n’existe peut-être même plus.  Il fait demi-tour et rouvre la porte d’entrée.

La porte entrouverte laisse apparaître deux petits yeux, une petite bouche, deux petites mains.  Elle.  Au regard pétillant, souriante, douce et bienveillante.  Elle.  Son amour obsessionnel.  Elle qui pose déjà un regard mouillé sur le sac de voyage qui montre les dents.  Tu vas où chéri ?  Il baisse les yeux.  Tu ne pars pas, hein ?  Tu ne me laisses pas, mon ange ?  Il sent une larme couler le long de sa joue.  Viens, reviens, rentre mon amour…  Il fait un pas vers elle et, déjà, la porte d’entrée se referme derrière lui.  Mon bel amoureux, tu le sais pourtant qu’on est liés, toi et moi.  Ce qu’il y a entre nous, c’est trop fort.  Un lien indéfectible que personne ne pourra jamais scinder…  Tu te souviens, hein ?  Mille et une images lui reviennent en tête.  Des images sur la route du soleil et des éclats de rire, main dans la main, yeux dans les yeux.  Il se souvient.  Tu serais allé où, mon tendre amant ?  Tu m’aurais vraiment laissée ?  Tu le sais que j’ai besoin de toi.  Tu le sais, que tu as besoin de moi.  Il opine de la tête, les yeux collés au plancher.  Réponds-moi !  Tu serais parti, sans rien me dire ?  Non, hein ?!  Encore, il ne dit rien.  Il ne sait même pas lui-même.  Quelle bonne réponse donner à cet interrogatoire qui ne semble plus finir. Allez, viens dans mes bras, mon adoré !  Serre-moi fort !  Serre-moi fort, comme tu m’aimes !  Et elle l’entraîne dans sa bulle secrète et le serre fort.  Fort.  Fort.  Evidemment que je t’aime mon amour…  Non, je ne partirai jamais : je suis à toi !  Soudain, une douleur le saisit.  Dans son torse.  Dans son ventre.  Dans sa tête.  Et le baiser qu’elle dépose la seconde d’après sur son cou endolori se transforme soudain en morsure.  Une frêle morsure.  Une piqûre de rien du tout.  Homme battu !

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.  C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.  Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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