Chronique de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

Bête pas si bête…

 Selon mon Petit Robert, l’intelligence est « la faculté de connaître, de comprendre.  Elle implique des fonctions mentales capables de concevoir, de rationaliser. » L’intelligence s’oppose à la sensation et à l’intuition, le premier étant lié au concret, le second, à l’intangible.  L’intelligence permet de comprendre son environnement, de s’y adapter.  L’Homme est intelligent.  Du moins, il le devrait.  Son cerveau est hyper-développé, mais comme l’a écrit le journaliste et poète québécois, Georges Raby, « il y a un problème avec le cerveau.  L’intelligence n’est pas nécessairement garantie à la livraison de l’organe ».

Raby n’a pas tort.  Les animaux exploitent, eux aussi, l’organe noble, mais leur capacité de raisonner est limitée.  Ou du moins, sous-estimée.  Quand Chewbaka, mon labrador, m’épie, puis me chipe mon steak sur le comptoir dès que je tourne le dos, son méfait a tout de la préméditation, de l’orchestration, d’un plan machiavélique en marge de l’instinct pour me dérober mon repas.

Depuis l’antiquité, on se questionne sur la capacité des animaux à témoigner une intelligence abstraite en dehors de certaines situations particulières liées au conditionnement ou à l’apprentissage.  Depuis des siècles, les scientifiques savent que l’animal ressent la souffrance et exprime des émotions qui s’apparentent à celles de l’homme (peine, joie, tendresse, affection…).  On doutait cependant qu’il puisse anticiper, se reconnaître lui-même, éprouver le deuil, élaborer des concepts abstraits dans des situations nouvelles, tous des indices d’intelligence.

Puis il y eut Washoe, la femelle chimpanzé, qui, dans les années 1970, fut le premier animal à apprendre le langage des signes, les utilisant, au terme de son apprentissage, pour exprimer une émotion, ou une idée !

Un cas unique ?  Eh bien non !  Encore dans les années 70, le gorille Koko, apprit lui aussi le langage des signes et put, lui aussi, exprimer des émotions et des sentiments.

J’entends certains : « Pas surprenant !  Ce sont des singes !  Nos cousins ! »

Détrompez-vous !  L’intelligence n’est pas exclusive aux mammifères terrestres.  Pensez aux dauphins.  D’autres exemples animaliers ?  Un corbeau use d’un bâton pour atteindre un morceau de viande hors de sa portée.* Une pie tord la tige droite dont elle dispose de telle manière qu’elle l’accroche à l’anse d’un petit seau contenant des larves, seau que la pie remonte et sort d’un tube de verre.  ** Pour s’évader d’une boîte dans laquelle elle est enfermée, une pieuvre évalue avec calme la grandeur d’une ouverture.  *** Un groupe d’abeilles habituées d’entrer dans une enceinte pour y consommer une solution sucrée est soumis à deux stimuli matérialisés par deux images distinctes, l’une exprimant le concept « au-dessus de l’autre » et l’autre « à côté de l’autre ».  Les abeilles ont le choix entre deux orifices, l’un délivrant la solution sucrée et l’autre, une solution amère, qui déplaît aux insectes.  Pour mériter la récompense, la boisson sucrée, les abeilles doivent comprendre les concepts (« au-dessus » ou « à côté »).  Pour éviter toute mémorisation spatiale, la position des images change de manière constante.  Après une trentaine d’essais, les abeilles comprennent, obéissent à l’instruction (« au-dessus » ou « à côté ») et vont directement à la récompense !****

Il semble donc que même les espèces vivantes au cerveau minuscule et rudimentaire peuvent user d’intelligence.  En outre, il semble que l’élaboration de concepts et la manifestation d’une intelligence abstraite soient possibles en l’absence de langage, du moins d’un langage compris par l’humain.

Évidemment, l’Homme est choyé.  Il est intelligent.  Très intelligent.  Tellement intelligent, qu’on peut se questionner sur les raisons de cette attribution spéciale d’une intelligence si supérieure.  Qu’avait-il fait pour mériter cela ?

Marc Twain écrivait : « Le fait que l’homme distingue le bien et le mal prouve sa supériorité intellectuelle par rapport à toute autre créature ; mais le fait qu’il puisse mal agir prouve l’infériorité de son esprit. » L’intelligence est-elle si importante ?  Le philosophe français Henri Bergson écrivait : « Il y a des choses que l’intelligence seule est capable de chercher, mais que, par elle-même, elle ne trouvera jamais.  Ces choses, l’instinct seul les trouverait ; mais il ne les cherchera jamais. » Observez le comportement humain.  Est-il toujours sensé ou comme le suggère Jorge Luis Borges « notre intelligence n’est-elle là que pour fournir des raisons à ce que notre volonté ou notre instinct veulent ? » Ou pour justifier nos bêtises.  À quoi sert vraiment l’intelligence à celui qui n’est ni sensible, ni compatissant, ni généreux ?  L’acteur Adam Scott affirmait : « L’intelligence a beaucoup moins d’applications pratiques que vous pensez. » Elle n’est pas tout.  L’instinct la dépasse en universalité, et sans doute, en importance.  « Parmi toutes les variétés d’intelligence découvertes jusqu’à présent, l’instinct est, de toutes, la plus intelligente », commentait Friedrich Wilhelm Nietzsche.

L’intelligence est donc accessoire à l’intuition, et nullement l’apanage de l’homme, le plus futé des animaux, mais si bête qu’il la croit exclusive.  En fait, l’animal le craint, ce qui atteste de sa propre lucidité.

* http://www.youtube.com/watch? v=wrHHKJQRlr8

**    http://www.dailymotion.com/video/x75rj1_intelligence-de-la-pie_animals

*** http://www.youtube.com/watch?v=PiYU4HocaUQ

**** http://www.rtflash.fr/l-intelligence-abstraite-n-est-plus-propre-l-homme/article

© Jean-Marc Ouellet 2013

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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