Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

Eaux troubles…

(Photo ©AL)

Tu te perds dans ces eaux sombres et placides, dans ces montagnes qui se veulent nuages, dans cette harmonie de gris qui ondule entre différentes matières, tantôt mate, tantôt moirée, toujours subtile et évanescente et, revenu à toi-même – pendant un temps tu t’étais effacé, fondu dans le paysage —  tu repenses à ta vie, ce qu’elle était, ce qu’elle aurait pu être si tu avais joué le jeu, si tu n’avais pas pris ta voiture ce soir-là, sachant que tu avais trop bu, mais certain aussi que tu ne croiserais personne.  Et le corps – est-ce encore un corps ?  Tu ne crois pas, plutôt une charpie, une masse indistincte qui dans la lueur des phares n’a pas grand-chose d’humain – revient s’incruster dans le paysage, dans ta rétine, cloué aux murs sales de ta mémoire avec l’énergie du désespoir ; il s’accroche, ne s’efface pas comme toi dans le décor, s’obstine à vivre en tant que souvenir, en tant qu’homme il ne pouvait plus, ce corps inconnu, jeune tu penses, qui te suit encore, malgré ta fuite, malgré ta capacité à te mettre des œillères, malgré l’homme nouveau que tu t’obstines à être, ce corps s’incruste dans tes tripes et se bat pour exister.  Ses parents, ses amis ont pleuré ce corps, l’ont-ils reconnu ?  Avait-il ses papiers sur lui ?  Mais que faisait-il en pleine nuit sur cette route vide ?  Avait-il une âme ?  Ne venait-il pas de commettre quelque délit, quelque crime, auquel cas ta conscience retrouverait le sourire, plutôt que de plier sous le poids d’un mort qui refuse de se décomposer.  Tu l’as laissé là, comme un chien qu’on abandonne, un peu coupable, mais un peu soulagé, et personne alentour n’avait pu te voir, et la voiture de luxe n’avait laissé aucune trace, seulement ce triste pantin désarticulé qui revient gigoter dans ta contemplation.

Tu sens des larmes sur tes joues.  Le remords, la culpabilité te rongent peut-être, mais tu ne te sens pas pleurer.  Tu te reconnectes à tes sensations, ton propre corps que tu délaisses un peu lorsque tu penses à l’autre, comme si tu voulais sentir sa souffrance, sentir sa mort, sentir ses chairs douloureuses et le choc violent, tu redeviens toi-même pour enfin comprendre que ce n’est pas toi qui pleures.

L’averse devient grosse, lourde de ces gouttes presque solides qu’elle a accumulées et qui crépitent sur ta peau.  Tu contournes le Palazzo, tu cours, désarmé face au monde, et trouves un abri de fortune sous une arche en pierres jaunes.  La pluie fait diversion.  Tu penses aux chats, à la vieille dame, aux canards qui ne craignent rien, aux êtres que tu as croisés depuis ce matin et qui ignorent heureusement qui tu es – un meurtrier.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née à Nîmes et vit actuellement à Milan.  Elle a publié deux recueils, Fragments et Poèmes, Mignardises et Aphorismes aux éditions numériques québécoises Le chat qui louche, ainsi que plusieurs textes dans la revue littéraire Rouge Déclic (numéro 2 et numéro 4) et un essai (Esthétique du rire et utopie amoureuse dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier) aux Éditions Universitaires Européennes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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