Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Cher Chat,

J’ai eu beau caresser toutes sortes de gris-gris cette semaine, il me manque encore un peu de matière grise pour me remettre à griffonner.  Ne faites pas grise mine, le Chat, j’ai dans mes vieux grimoires quelques gris bouillis de jeunesse qui sauront peut-être vous griser.  J’aurais bien quelques grivoiseries à vous proposer, mais on pourrait me prendre en grippe.  J’ai donc pensé qu’après avoir grignoté un peu de mon théâtre, vous ne feriez pas la grimace devant une nouvelle.  Pardonnez-moi de grimer une dernière fois mes balbutiements, ma griffe chronique n’en sera que plus incisive la prochaine fois.

Sophie

 

La nuit, tous les taxis sont gris*

 

Lundi, 22 heures…  Le siège avant de la Peugeot est encore tiède.  Malik s’assoit avec délice dans cette chaleur invitante et enfonce avec plaisir la clé dans le démarreur.  Le ronron du diesel, comme une berceuse rauque, apaise instantanément ses secrètes et vieilles rancœurs.  Il vérifie si le compteur est à zéro, sort des poches de son perfecto de la menue monnaie pour donner le change et tourne le bouton de la radio jusqu’à ce qu’il entende l’animatrice de FIP le saluer de sa voix chaude et familière : « Bienvenue à nos auditeurs noctambules, il est 10 heures, Paris est à nous, libérée du trafic.  Je vous promets un programme musical aussi doux que la température…  Et c’est parti ! » Malik sourit, baisse sa vitre, sort de la centrale de taxi et quitte sa cité-dortoir pour rejoindre l’Arche de la Défense.  À défaut de s’investir avec une fille, une bonne musulmane comme le souhaiterait sa mère Rachida, il tisse depuis dix ans, au hasard de ses courses citadines, des liens intimes avec une ville.  Un piéton le hèle déjà, nouvelle rencontre sans conséquences.  Malik ne cherche pas le regard de ses clients dans son rétroviseur et, même si parfois il leur prête une oreille plus attentive, rien de ce qu’il entend ne bouleverse sa vie et c’est très bien comme ça !  À quoi bon regarder en arrière ?…  Il n’y a rien à comprendre !

1 heure…  C’est la pause-café sans laquelle le corps s’engourdit et la paupière s’alourdit.  « Je l’kif ton café, Paulette !…  Ah, merde, putain !  V’là les keufs, j’suis en double file !  À plus ! ».  Malik laisse quelques euros sur le zinc et court jusqu’à la 309.  Trop tard !  Un agent de police, archétype du fonctionnaire agressif lui aboie : « Tes papiers et ceux du véhicule ! » Malik a appris l’humilité, il ne se braque plus contre l’autorité.  Ça lui a pris du temps, la haine était devenue une seconde peau.  Petit-fils de Harki, il a longtemps porté comme un fardeau l’histoire de ce grand-père pris entre deux loyautés et condamné à l’exil pour fidélité envers les anciens colons.  L’Algérie condamne encore Mustapha pour sa traîtrise et la France l’ignore toujours quarante ans plus tard.  Fils de Maghrébine, il a souffert à ses côtés des quolibets racistes et violents jetés sans raison sur leur passage.  C’est ainsi que, comme la majorité des petits beurs, il a vécu une partie de sa jeunesse derrière les barreaux, coupable d’avoir pris trop à cœur ces injustices.  À chacune de ses sorties de prison, Rachida était toujours là, maternelle, attentive et confiante en l’avenir de son seul homme.  « Malik, tu vas devenir quelqu’un de bien, inch’Allah ».  C’est pour elle aujourd’hui encore et sans hausser le ton qu’il répond au gendarme : « Y’a pas d’blème, j’suis en règle ! ».

En remontant, dans sa voiture, il se penche pour ranger ses papiers dans le vide-poche.  Sous la banquette du passager, quelque chose attire son regard.  Une médaille de saint Christophe…  Il a lu quelque part que c’était le saint patron des automobilistes…  Il ne croit pas à ces sornettes, cela fait belle lurette qu’il ne croit plus en rien, mais la médaille est jolie et délicate.  À qui peut-elle appartenir, si ce n’est à celui qui occupe son taxi le jour ?  Il accroche la médaille au rétroviseur et se dirige vers la gare du Nord pour l’arrivée des derniers trains.

5 heures…  Malik gare sa Peugeot à l’endroit prévu.  Il s’étire, récupère ses effets personnels et quitte presque à regret son véhicule.  Il marche jusqu’au béton des cités qui dorment encore.  Les néons blafards se taisent, laissant apparaître un soleil timide.

Mardi, 22 heures…  La centrale est mal éclairée ce soir.  Malik se dirige presque à tâtons vers l’emplacement de la Peugeot.  L’ouïe plus aiguisée par l’obscurité, il perçoit le bruit de talons hauts qui s’éloignent.  Une femme ici ?  Il ouvre la portière du taxi et s’assoit face à son rituel, mais il reste immobile, les yeux clos.  Il flotte dans la carlingue un parfum subtil d’amande douce.  Il aime cette odeur particulière, qui lui est devenue familière depuis peu et sans qu’il ne s’en rende vraiment compte.  Cela fait peut-être une semaine… ou deux que Robert, son collègue de jour a quitté son emploi.  Qui l’a remplacé ?  C’est la première fois qu’il se pose la question et la réponse est évidente tout à coup, troublante aussi.  Une femme partage son univers !  Il allume le plafonnier et cherche d’autres indices de cette présence féminine.  La jolie médaille pend toujours le long du rétroviseur et dans le cendrier, la plus excitante des preuves : un mégot couvert de rouge à lèvres carmin…  Elle ne peut qu’être belle.  Malik a une imagination fertile.  C’est sans doute le seul héritage que son salopard de père lui a légué !  Il s’est toujours demandé s’il lui ressemblait.  Sa mère l’avait rencontré par hasard sur les barricades de Nanterre un 24 mai 1968.  Un manifestant maladroit venait de lui lancer une pierre qui lui avait tailladé sévèrement la joue droite.  Elle avait pris soin du blessé, l’avait emmené à l’infirmerie du campus où, profitant de cette nouvelle libération sexuelle prônée par la jeunesse, il avait baisé cette beauté exotique sur un matelas de fortune.  Quand l’étudiant en Arts et Lettres apprit la grossesse, il disparut sans demander son reste.

2 heures…  La nuit est longue.  Les clients se suivent et se ressemblent.  Beaucoup d’alcool au fond des paupières.

5 heures 10…  Malik s’attarde dans l’espoir d’apercevoir celle qui va le remplacer au volant.  Et puis, tout à coup, il change d’avis et quitte précipitamment la centrale.  Cette rencontre risque de le décevoir, comme toutes les autres, et il veut continuer à se bercer d’illusions.  Pour une fois !  En restant maître de ses fantasmes, il ne subira aucune trahison.  « Comme la lune aspire à rencontrer le soleil, le taxi de nuit se languit du taxi de jour…  V’là que je m’laisse aller à faire de la sicmu avec les mots, si on m’entend, on va dire que j’me la pète grave ! »

Mercredi, 22 heures…  Malik est fébrile comme un jeune premier qui se rend à un rendez-vous galant.  Il a peur d’être déçu par ce tête-à-tête virtuel…  « C’est ouf, j’ai l’cœur en verlan ! » Mais le parfum plus tenace encore que la veille se charge d’inventer un nouveau huis clos amoureux.  Elle lui a fait un autre cadeau, oubliant peut-être délibérément dans le lecteur CD une compilation des meilleures chansons de Dalida.  Ce soir-là, sa banquette arrière est comme de coutume, témoin d’histoires de couple diverses et variées, mais Malik les ignore et caresse de ses larges mains le similicuir de son volant en accompagnant de sa voix grave la chanteuse égyptienne : « J’attendrai le jour et la nuit, j’attendrai toujours ton retour, le temps passe s’écoule, en battant tristement dans mon cœur si doux et pourtant j’attendrai ton retour….  »

5 heures…  Malik s’enhardit et laisse une trace de lui dans la voiture, juste pour faire comprendre à cette femme spirituelle qu’il aime la complexité de leur relation naissante.

5 heures 10…  Malik marche tranquillement vers la cité.  Il est heureux.  Ça sent bon le pain grillé.  Une voiture s’approche derrière lui.  Il reconnaît le bruit du moteur caractéristique des Peugeot.  Il se retourne cédant à un curieux pressentiment.  C’est bien son taxi qui s’arrête à sa hauteur.  Un homme en sort lui tendant son écharpe.  Il a une profonde cicatrice sur la joue droite.

* En France dans les années 70, les Arabes étaient parfois appelés « gris », au même titre que les Africains « noirs ».

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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