Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

Le cordon ombilical

Gabriella Giandelli, Le Monde.fr

Gabriella Giandelli, Le Monde.fr

Elle avait pris l’habitude.  De se réveiller toujours trop tôt, étouffée par une énorme boule coincée dans sa gorge.  D’errer chaque matin, la peur au ventre qu’il ne se passe quelque chose.  De passer chaque soirée avec cette lourde tête écrasée contre son épaule.  De pleurer chaque nuit en attendant demain.  Elle avait pris l’habitude, depuis que Monsieur était tombé en dépression, de porter le poids du monde sur ses épaules.  Jours et nuits.

Elle avait pris l’habitude.  D’être là.  Toujours là.  Trop là.  Au fil des années, elle avait tissé un lien indéfectible entre eux deux.  Lien qui s’était transformé en cordon.  Cordon ombilical.  Depuis, Monsieur jouait le rôle du fœtus, dépendant de celle qui s’était autoproclamée héroïne dans sa vie.  Celle qui était là, chaque jour.  Pour affronter le quotidien à sa place.  S’occuper de la paperasse.  Des tâches ménagères.  Nourrir la famille.  Cultiver les liens avec le monde extérieur.  Elle s’occupait de tout, pour préserver Monsieur.  Et Monsieur restait là, avachi sur le canapé à regarder le monde tourner sans lui.  Avec plus rien pour occuper ses mains.

Elle avait pris l’habitude.  D’être là.  Toujours là.  Trop là.  Au fil des années, elle avait tissé sa toile sur leur couple branlant.  Pour le maintenir fermement sur le parquet ciré.  Mais, sans s’en apercevoir, elle jouait le même rôle que Monsieur, dépendant de celui aux yeux de qui elle se rendait essentielle.  Et à chaque fois, elle jouissait intérieurement, en abîmant chaque main tendue d’un mais que ferais-tu sans moi ?  Et chaque fois, Monsieur retenait une larme.  Rien, il ne serait certainement rien.  Et chaque fois, ses larmes à elle, elle allait les déverser – en mode chutes de Niagara – contre l’oreille du monde extérieur qui tentait de les sécher par des tu as un courage que peu auraient, mais pense à toi.  Le monde la glorifiait, Monsieur avait besoin d’elle pour vivre.  Et pour un instant, elle effleurait le bonheur.

Elle avait pris l’habitude.  De rire.  De pleurer.  De souffrir.  De jouir.  De soutenir deux corps.  De vivre deux vies à la fois.  Elle avait pris l’habitude de se mettre entre parenthèses pour un Nous qui n’aura jamais été que bancal.  Avant d’enfin rejoindre ce monde qui l’écoutait enfin.  Psy.  Amis.  Famille.  Collègues.  Passants.  Elle avait pris l’habitude de fermer temporairement cette parenthèse, parfois.  De vivre sa vie.  Parcourir le monde.  Se noyer dans l’imaginaire.  Se shooter au réel.  À l’ailleurs.  Au peut-être.  Au si, aussi.  Elle avait pris l’habitude de laisser Monsieur gésir au fond de son trou de ça va pas, pour réaliser ses rêves que leurs quatre murs ne savaient plus accueillir.  La culpabilité la rappelant toujours au lit conjugal.

Elle avait pris l’habitude.  De cette vie de célibataire en couple.  De femme affranchie aux liens dissimulés.  À rire.  À pleurer.  À souffrir.  À jouir.  Si près du monde.  Mais à jamais à Monsieur.  Elle avait pris l’habitude.  D’être là.  Toujours là.  Trop là.  Et si loin, parfois.  Elle avait pris l’habitude que le monde soit là pour elle.  Pour les miettes de ce elle.  Un l, à peine.  Elle avait perdu l’habitude d’espérer.  De croire en quoi que ce soit.  En des jours autres.  En une vie sans larmes.  Sans souffrance.  En la guérison de Monsieur.  Monsieur ne guérirait pas.  Monsieur ne guérirait plus.  Elle avait pris l’habitude et ainsi, ils cheminaient en vivant au jour le jour.  En priant la bienveillance des lendemains qui pointaient déjà le bout de leur nez.

Elle avait pris l’habitude.  Mais un jour, Monsieur guérit enfin.  D’un jour à un lendemain, sans crier gare, le sourire revint illuminer son visage.  Mille et une envies firent repartir ce cœur qui ne battait plus depuis une éternité.  Il trouva un boulot.  Reprit ses rêves là où il les avait laissés.  La photographie.  La peinture.  Les sorties.  Et recouvrit la place qu’il n’occupait plus dans leur quotidien.  S’occuper de la paperasse.  Des tâches ménagères.  Nourrir la famille.  Cultiver les liens avec le monde extérieur.  D’un jour à un lendemain, sans même avoir pu s’y préparer, Madame perdit trop de choses.  Sa place.  Essentielle.  Sous les projecteurs du monde.  D’un jour à un lendemain, Madame sombra.  Sans bruit.  Sans larmes.

Elle avait pris l’habitude.  Mais, d’un jour à un lendemain.  Madame la rendit.  Ce matin-là, elle n’était déjà plus rien.  En ce couple où un fantôme avait repris sa place.  En ce monde où elle n’avait jamais été essentielle.  Car personne n’est irremplaçable.  Et déjà, le monde la remplaçait.  Petit à petit.  Insidieusement.  La voyant dériver, son chef choisit la sécurité, en embauchant une nouvelle collègue destinée à prendre sa place.  Au cas où.  Si jamais.  L’entendant pleurer toujours plus fort, alors que l’éclaircie semblait enfin pointer le bout de son nez, ses amis prirent le large pour affronter leurs propres naufrages.  Et déjà pointait l’abjecte question du psy : mais qu’attendez-vous ?  Elle étouffait un cri : Que tout redevienne comme avant !  Avant, lorsque Monsieur était encore Monsieur.  Lorsqu’il avait encore besoin de moi.  Lorsque le monde était encore là pour moi.  Lorsque j’existais enfin.

Madame avait pris l’habitude.  Mais aujourd’hui, Monsieur fait ses valises.  Sans un sourire.  Sans un merci.  Sans un je t’aime, non plus.  Une paire de ciseaux entre les mains.  Et le morceau de cordon ombilical qui traîne par terre se coince sous la porte qu’il claque sur cette vie de servitudes réciproques.  Madame tombe à terre.  Sans lui, non, elle n’est déjà plus rien.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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