Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

(J’ai toujours admiré la langue et la dialectique de Jean-Pierre Vidal.  Je ne peux que le remercier pour les chroniques de qualité qu’il a offertes au Chat Qui Louche au cours des dernières années.  Nous déplorons tous de le voir partir.  Toutefois, il me faut préciser, par respect pour nos chroniqueurs et par respect pour moi-même, que je ne partage pas tous les constats que vous retrouverez dans le texte ci-dessous.  Alain Gagnon)

L’avenir du passé

Le cinéaste Bernard Émond a osé dire ce que nous ne voulions pas nous avouer : « il y a trop d’images. » En fait, je crois que c’est pire encore : il y a trop de tout, et même trop de « trop de » toutes sortes.  Car mis en abyme, croissant géométriquement telle une boule de neige incontrôlable, le trop germine et se multiplie, comme un virus, une purulence.  Trop d’écrivains, trop de blogueurs, trop d’égos, trop de sujets avides d’être à l’étal, sur le marché, à la télé, sur le Web, partout où s’ouvre un créneau, une fenêtre de tir pour une mise en orbite publique.  Et je suis moi aussi, hélas, l’un de ces « trop » qui se poussent.  Ou plutôt j’étais…

C’est décidé, je me retire.  Sur mes terres débranchées où n’existe aucune course à la reconnaissance.  Aucune urgence de dire, n’importe quoi ou des choses admirables, sur tout et sur rien, sur des choses sublimes ou des insignifiances insultantes.  La pléthore a aussi un effet contagieux au niveau axiologique : comme tout est sur le même plan, que tout peut être dit, pensé, fait, montré, tout est égal ; fourrés prestement dans le même panier, le nul devient sublime et le sublime nul.  Pas étonnant que les seules références des jeunes artistes ne soient plus que la culture dite populaire et le kitsch qui lui est consubstantiel.  Et l’« urbain » qui lui donne une touche de jeune noblesse.

Candide en son jardin

Sur mes terres à moi, seules les corneilles parlent, et comment !  Et moi, je leur réponds en les insultant, en les traitant de morues (terrible pour un oiseau de se faire qualifier de poisson !), de maires-notaires qui squattent les ondes (no comment), de papes twitter, que sais-je encore ?  Comme invariablement elles rétorquent avec la verve qu’on leur connaît, nous atteignons bientôt des sommets homériques dans l’injure épique.

Et nous effrayons vite, elles et moi, les deux tamias que j’entretiens à grands frais de graines de tournesol et les nombreux chats qui viennent de temps en temps essayer d’en attraper un.  Je me raconte des histoires avec mes frères animaux, comme dirait saint François d’Assise et c’est ainsi, que mes sœurs les corneilles jacassent, comme l’universitaire que je fus au sein de l’ACFAS, devenu, chez moi l’Association des Corneilles Francophones d’Amérique Septentrionale.  Leur congrès fait grand bruit.  Quant à mes deux tamias, je ne vous dis que ça : les Montaigus et les Capulets, les Horaces et les Curiaces, toutes ces lutes familiales, c’est de la petite bière industrielle par rapport au combat sans merci qui oppose mes Voraces à leurs ennemis les Coriaces.  Ainsi je joue quotidiennement au fabuliste et La Fontaine est mon cousin.

Pour mieux jouir, égoïstement sans doute, de cette joie sans mélange de la fiction la plus folle, en poursuivant l’écriture de ce pied de nez intime qu’est ma grande épopée en alexandrins, je me démédiatise.  Car il me semble, pour prolonger la pensée d’Yvon Deschamps qui disait, on s’en souviendra : « on ne veut pas le savoir, on veut le voir ! », que nous sommes plutôt entrés dans l’ère du « on ne veut pas le voir, on veut le faire ! », on ne veut pas le lire, on veut l’écrire, les arts et la littérature qui voient se multiplier les faiseux au détriment des regardeux ou liseux en savent quelque chose.  En fait, il faudrait même dire, pour souligner la présence obligatoire du convivial et du frénétique dans tout ça : « on ne veut pas le voir, on veut la foire ! » Je me retire de la foire ou du marché pour lire, regarder, écouter et méditer, mais sans orient de pacotille.

Agora, mon cul, comme dirait Zazie

Je n’ai jamais cru que le cyberespace pouvait être une nouvelle agora.  Bien au contraire, j’entretiens souvent le cauchemar, sans doute exagéré comme tous les mauvais rêves, d’une gigantesque pompe qui aspire les consciences dans un espace limbique où les âmes sont en suspension dans ce qu’elles croient être une nouvelle vie.  Et du côté des vivants, la place publique est au contraire déserte : ne s’y agitent plus que de sympathiques fantoches comme Denis Coderre, par ailleurs hyperbranché, ou des bravaches fascisants tels Jean Tremblay ou encore le grotesque maire de Huntingdon, tous ultramédiatisés par ailleurs.

Je crois, en revanche, aux effets pervers de ce que Jeremy Riffkin appelle « l’âge de l’accès » (The Age of Access, 2000).  Je suis en particulier persuadé que quand tout le monde écrit en tout temps et sur tout, chatte et blogue, twitte et slame à pouces rompus, plus personne n’a quoi que ce soit à dire.  Une entropie monstrueuse se produit qui aspire la parole comme un trou noir.  Il y a saturation de l’espace du dire, les mots rentrent dans les gorges et à la place, le grand voile niais de la rumeur s’étend sur tout.  Seule s’élève bientôt la voix sourde et hypocrite de la tendance et elle étouffe tout : l’opinion, le sujet qui la porte, l’idée qu’elle véhicule.  La tendance n’est qu’une gigantesque cellule tueuse qui avale et digère le libre arbitre ou ce que l’on croit tel.  La pléthore nous engourdit, la multiplicité des voix nous rend sourds et aphones.  En retirant la mienne du gigantesque concert, je me donne à moi-même un peu de silence et d’espace de réflexion, je m’ouvre bien plus au monde que par ce branchement maladif.  Bref, désentubé, je revivrai.

Obsédée par l’effervescence et la mobilité, notre société a oublié densité, profondeur, tout ce qui insiste, chamboule et grandit.  À l’âge que j’ai, plus près de l’éternité de la mort que de la dernière pluie, la mode m’indiffère, la tendance m’exaspère, la gloire ou même la notoriété telles que nous les connaissons me font ricaner comme le crâne du Yorick de Shakespeare.

J’aspire plutôt désormais à la position difficile, mais enviable de cyberermite, loin du cybermythe de l’ouverture à l’autre et au monde par les réseaux sociaux et le branchement permanent.

À une époque où, comme le dit une émission de télé française, « chacun veut prendre sa place », moi je cède la mienne.  Ce sera bien la première fois qu’une personne âgée retournera la politesse.  Et puis, hein, qu’est-ce que ça veut dire « sa place » ?  Comme si le monde avait ménagé de petites aires réservées à chacun, pour peu qu’il trouve la sienne !  Comme si la vie était un signe de piste !

En parlant de piste, je dirai, en conclusion de mon expérience récente qui ici se clôt, que les cyberlecteurs, dont je ne m’excepte pas, sont des touristes qui ne font que passer ; ils ne s’impliquent pas dans leur lecture et passent bientôt à autre chose, vous laissant un clic qui signifie qu’ils aiment ou du moins qu’ils en invitent d’autres à aller voir votre clip textuel.  Comme un hôtel ou un restaurant qu’on se presse d’évaluer sur le Web.

À une époque encore où les mouvements sociaux, les habitudes collectives, les tendances et les produits vivent et meurent presque dans l’instant, bien malin celui qui peut affirmer sans rire qu’il connaît son époque au point de se sentir capable de prédire son futur à partir de ce qu’il décode de son présent.  Ceux qui, à partir de ces certitudes illusoires et grandiloquentes, parlent d’une évolution inévitable ne savent manifestement pas de quoi ils parlent.  Mais ça ne les empêche pas de parler, de multiplier les incitations à être de son temps.

Eh bien moi, même si je suis encore pour quelque temps votre contemporain, mon temps, c’est le XXe siècle.  Et j’y retourne, comme d’autres vont au Moyen Âge pour se marier ou jouer au chevalier de science-fiction.  Je pense que malgré ses horreurs sans nom (le siècle actuel est parti pour ne pas, non plus, donner sa place dans le palmarès des abominations), c’est encore un siècle où la modernité n’avait pas encore basculé dans la folie d’un quotidien ravagé.  Une époque où l’art n’était pas encore une réponse à la demande, une démagogie interactive et politiquement correcte.  Un temps où sans nul doute il y avait autant d’imbéciles heureux que de nos jours, mais où la bêtise du moins, la bêtise la plus crasse, la plus nue, la plus extravagante, la plus satisfaite d’elle-même ne s’affichait pas aussi frénétiquement qu’aujourd’hui.  Dans l’explosion de la communication, j’ai perdu ma foi en l’espèce humaine.

Je n’ai pas la vivacité insolente et un peu monotone du blogueur primé, celui ou celle qui, repéré par les médias traditionnels pour sa verve jeune et urbaine fait le saut dans l’autre monde, celui de l’imprimé, auréolé(e) de ses milliers de clics, et de là tombe vertigineusement dans la soupe radio-télé où il n’y a plus moyen de s’en dépêtrer : il ou elle est désormais partout, tout le temps.  Le rêve de tout internaute bien né !

Je le reconnais, mon style est un peu suranné : je cultive encore la « période », cette longue phrase à forte ossature syntaxique héritée du latin où le rythme est essentiel et où, bien souvent, la phrase mime ce qu’elle dit, s’alanguissant quand il s’agit de dire la lenteur, se précipitant à propos de choses rapides et surtout traitant chacune de ses parties comme un aphorisme.

Loin de croire à la nécessité, au fond journalistique, de la phrase courte, nominale presque, sans adjectifs ni adverbes, et réduisant la conjugaison, c’est-à-dire les infinies possibilités de la langue à un anémique présent de l’indicatif, je crois que cette simplification abusive contribue, avec mille autres injonctions qui nous viennent de partout, à cet équarrissage de l’humain ramené à ses traits les plus élémentaires, et ainsi aussi facilement manipulable qu’un quartier de viande.

Cela dit, je dois à la justice et à la reconnaissance que je lui dois de souligner que jamais, au grand jamais, Alain Gagnon n’est intervenu sur mes textes en cette matière.  C’est tout à son honneur, surtout quand on sait quel écrivain il est lui-même.

En guise d’envoi

Je me suis préservé des années deux mille et de cette accélération parfaitement inutile du quotidien qu’imposent entre autres les téléphones intelligents.  À mon âge, mais au fait, à tous les âges, chaque minute compte et je ne veux pas passer celles qui me restent à aller voir sur Facebook si j’y suis ou à me jeter à tête perdue dans l’un de ces innombrables gobes-temps que le cyberespace ouvre comme des trappes sous nos fureteurs.

S’il peut s’oublier, le passé ne s’efface pas si facilement.  L’histoire existe encore et pèse : sans elle, nous ne sommes que des papillons hébétés, des phalènes aveuglées par leur propre lumière et rendues folles par l’éclat fallacieux du présent, des particules insignifiantes qui flottent à la dérive dans un vide sidérant fait de pubs et de pulsions.  Des bactéries sans même l’excuse d’être des organismes unicellulaires.

L’excitation perpétuelle qu’on nous a formatés à prendre pour la vie même nous a rendus peu à peu incapables de « prendre » les œuvres du passé : textes littéraires, œuvres d’art, films, musiques.  Il n’est que de voir la réaction des jeunes étudiants en cinéma devant Godard, pour ne pas parler d’Eisenstein ou d’Orson Welles et encore moins des Japonais ou de Bergman.  Tout ce qui exige une concentration profonde, c’est cela qui vous chavire et qui vous change quand ça vous touche.  Mais nous sommes devenus intouchables, nous ne sommes qu’excitables, comme la première puce venue.

Plus près désormais de l’éternité immobile de la mort que des impatientes excitations de la jeunesse, je veux garder le peu de calme et de lenteur qui reste à mes temps.

Et c’est pourquoi, ces temps-ci, tourne en boucle dans ma tête le vers célèbre du moins complaisant de tous les romantiques, Alfred de Vigny : « seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse. » (« La mort du loup », 1843.)

Merci, toutefois, à tous ceux qui m’ont lu et parfois contredit avec verve.

Envoyé de ma tanière.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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3 Responses to Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

  1. Jean-Marc Ouellet dit :

    Monsieur Vidal,

    comme votre verve et votre langue me manqueront! Comme Alain, je ne partage pas tous vos constats, par ailleurs forts réalistes. J’aimais vous lire, m’irriter parfois, applaudir à d’autres moments. Je ne suis certes pas le seul. Vous aviez des choses à dire, vous le disiez brillamment. Et ce que vous disiez, plusieurs le partageaient en eux-mêmes, auraient aimé le dire, n’osaient pas. La littérature est ainsi faite. Depuis ces millénaires, tout a été dit. Et l’humain n’a pas si changé. L’intérêt de ce qui est dit n’est donc pas dans le contenu, qui deviendra banal à force d’être dit, qui portera pourtant peut-être vers la gloire, mais bien dans la pertinence et la manière. Vos textes se voulaient parfois à contre-courant. Pour cette raison, ils étaient si précieux, si essentiels. La vérité fuit les intérêts personnels. Taire la vérité ne change pas le monde.

    Oui. Vous me manquerez!

    Profitez bien de vos terres, mais si un jour, le silence de votre tanière vous pèse, n’hésitez pas à nous revenir.

    Jean-Marc Ouellet

    J’aime

  2. Reynald Du Berger dit :

    Dommage… tu manqueras à plusieurs sur ce blogue. Je souhaite que tu vives longtemps afin de continuer à venir me contredire en personne ici à Québec..Tu demeures mon gauchiste préféré et j’admire ta culture. Bonne retraite!

    J’aime

  3. Jean-Pierre Vidal dit :

    Merci à tous deux de vos bons mots: ils sont d’autant plus appréciables que vous m’avez parfois l’un et l’autre confronté avec une belle vigueur. Et l’empoignade, quand elle est bien menée, est une des joies du polémiste.
    Au plaisir, donc.

    J’aime

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