Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

T’as de beaux yeux, tu sais…

Cher Chat,

Je me suis toujours demandé sur qui vous louchiez et le pourquoi de cette coquetterie dans l’œil ?  Est-ce pour mieux voir ou pour mieux être vu ?  Permettez donc, le Chat, que je vous lance aujourd’hui un peu de poudre aux yeux afin de constater comment vous vous rincez l’œil.

C’est qu’il existe plusieurs écoles pour manger des yeux.  Si certains louchent, d’autres préfèrent avoir les yeux derrière la tête.  Voir sans être vu.  Quoi qu’il en soit, quand on n’a pas les yeux dans la poche, c’est bien le regard (avant l’oreille, la main, le nez, la langue) qui est notre premier juge.  Et nous avons tous tendance à avoir les yeux plus gros que le ventre.  À croire aux apparences avant d’avoir goûté.  Pourquoi en effet ne pas boire à l’œil quand c’est offert ?

Imaginez, cher Chat, que vous ayez des vues sur moi.  Qu’est-ce que mon image peut bien vouloir dire de moi ?  Peut-on se fier à une bande-annonce ?  Je suis blonde.  Suis-je pour autant condamnée au cinéma muet ?

Imaginez que vous osiez un travelling avant.  Plan rapproché.  Champ contre champ.  J’ai presque un demi-siècle.  Sur mon visage, se devinent déjà les sillons d’une carte de Tendre*.  Imaginez que je vous fasse mon cinéma sans effets spéciaux.  Au naturel, sans retouches ni raccords, car je ne suis pas adepte de science-fiction.  Si je suis interdite aux moins de 18 ans depuis belle lurette, suis-je pour autant un film d’horreur ?

Vient un temps où les années s’ajoutent comme des kilos en trop dont on voudrait se débarrasser parce qu’aujourd’hui, on n’est pas beau quand on est vieux, on n’est pas beau quand on est gros.  Mais les lignes courbes ne sont qu’une illusion d’optique.  En quoi mon dos rond, mon ventre rond sont-ils révélateurs de ce que je suis ?  Le regard des autres change en même temps que mon image, mais pas moi.

On est tous des films de répertoire en version originale, mais comme peu prennent le temps de lire les sous-titres et qu’on ne veut pas être hors champ, on repère en un clin d’œil les premiers rôles et on s’efforce de leur ressembler.  À force de fastidieux découpages techniques, certains deviennent des professionnels du doublage et multiplient ainsi les figurations jusqu’à leur générique de fin.  Au détriment d’un cinéma-vérité.

Et si ça continue comme ça, le Chat… il n’y aura plus que des navets** au Box-Office.

Alors voilà, c’est malheureux, mais aujourd’hui, la meilleure façon de taper dans l’œil de quelqu’un, c’est de lui mettre le doigt dans l’œil.  Finis les plans-séquences en une seule prise sans postproduction qui offrent des longs métrages réalistes.  On leur préfère le cinéma émergeant des réseaux sociaux, le ciel artificiel d’une nuit américaine*** sous lesquels on peut s’exhiber tout en surimpression de profils trompeurs.  Un festival de courts métrages éclectiques pour bien oublier de se regarder en face et ainsi se prendre pour un autre.  Se prendre pour des autres.

Bombardées d’images, nos pupilles se dilatent tant et si bien qu’il devient impossible de se regarder dans le blanc des yeux.  Et pourtant, n’est-ce pas là que se loge l’essence des êtres ?  La vue peut bien évidemment toucher le cœur.  N’est-elle pas la porte d’entrée pour apprécier l’art ?

Ainsi, je me plais à penser qu’en vous faisant mon cinéma d’amateur, en vous prêtant mes yeux, en les laissant s’attarder surtout, j’arrive à changer quelques regards.

Quant à vous, mon Chat, je sais maintenant pourquoi vous louchez.  Parce qu’il est prudent, en ces temps de troubles oculaires (les apparences étant trompeuses), d’avoir de temps en temps un œil qui se rebelle et qui dit merde à l’autre. Voilà sans doute pourquoi je suis ciné-folle de vous.

Sophie

* Carte d’un pays imaginaire appelé « Tendre », inventé par Madeleine Scudéry.  On y retrouve, tracée sous forme de chemins, les différentes étapes de la vie amoureuse.

** Navet : Terme qui désigne familièrement un mauvais film.

*** Nuit américaine : technique cinématographique qui permet, grâce à l’utilisation de filtres, de jouer des scènes censées se dérouler la nuit.

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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3 Responses to Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Stéphane dit :

    Beau cinéma de hauteur ! Vous avez une drôle de bobine, chère Sophie et vous orchestrez, savamment, la bof (bande originale de film) de votre comédie philosophique. Le « vous » s’impose si je souhaite jeter un regard franc sur votre travail. À vous écouter, on peut mettre ses yeux dans le même panier sans risque qu’ils ne se cassent le nez sur un tapis rouge abandonné par un artisan cannois. Merci, chère Sophie, pour cette animation colorée avec l’encre du cœur. Belle soirée !

    J’aime

    • Sophie Torris dit :

      Vos compliments sont vertigineux Stéphane! Merci! Ceci dit, j’vous fais au choix des yeux de merlan frit ou des yeux ronds comme des soucoupes…Ce p’tit fondu enchainé sur l’artisan cannois me laisse perplexe. Que vient-il faire dans le synopsis? Éclairez-moi, je vous prie.

      J’aime

  2. Stéphane dit :

    Bonjour Sophie,

    Tu me cueilles au réveil. Permets-moi donc de t’accueillir à bras ou vers…

    L’artisan cannois susnommé est, sans doute, le brillant tapissier colorant à la force de ses pieds — qui foule encore et encore un manteau de cerises et de fraises — la pelisse rouge masquant les marmoréennes marches du Festival de Cannes.

    C’est un peu tiré par les bobines, mais, sous l’œil cyclopéen d’une caméra subjective, tout semble moins artificiel.

    Merci pour cette chronique.Lumineuse journée à toi, chère Sophie !

    J’aime

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