Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

Migrations

Il y aura le feu.  Il y aura la transe.  Et quand j’entendrai battre mon cœur au rythme des coups frappés au teueikan*, je n’aurai plus qu’à fermer les yeux.

Aux craquements des branches sous leurs pas, je devinerai leur présence.  Car je sais qu’ils viendront.  Au retour des outardes.  Après quelques jours de portage.  Ils viendront.  Mouiller leurs canots dans l’Anse.  Et bientôt, autour du feu, ils me raconteront leur périple : leur antique traversée du continent des glaces, leurs souvenirs des grandes migrations et leur longue route chaque hiver vers le nord, vers leurs territoires de chasse.  Là où leurs traces dans la neige se mêlent aux traces des caribous.

Ici, j’irai avec eux grimper au sommet des caps pour, de là-haut, embrasser du regard les montagnes, les forêts, le fjord.  Dans ce pays immobile, dit-on, il n’y a de silence que pour celui qui ne sait pas prêter l’oreille.  Car ici même la pierre se raconte.  Entaillée, sculptée, à coups de gels et de dégels.  À pierre fendre.  Et moi, j’irai toucher de mes mains cette histoire millénaire.

Il y aura le feu.  Il y aura la transe.  Et bientôt, aux coups frappés au tambour s’unira un chant qui, comme une prière, ira se perdre au milieu des forêts.  Et soudain, à travers le crépitement du feu, le clapotis des eaux, les cris affolés des canards sauvages, surgira du brouillard une barque.  Et puis une autre.  Et puis une autre.

« Maniteuat », diront les nomades.  Les Étrangers.

Et ils viendront, navigateurs et robes noires, explorer le territoire pour y tracer un chemin vers des pays d’abondance.  Leurs barques longeront les caps, les falaises et les forêts d’épinettes.  Des épinettes serrées les unes contre les autres, comme les pieux de palissades dressées pour leur interdire les côtes.

« Est-ce bien ici le Royaume promis ?  N’est-ce pas plutôt la terre que Dieu donna à Caïn ?  * », demanderont-ils alors, assaillis par le doute.  Car ici pour accoster il leur faudra naviguer encore plus loin vers l’amont et, passé le lieu où l’on dit que les eaux sont profondes, s’aventurer jusqu’aux battures.

« Un jour, sans doute, dira le capitaine en tournant son regard vers le nord, nous irons jusqu’au-dedans des terres, établir des postes de traite, ériger des chapelles. »

« Mais qui sont ces gens alignés sur les berges ? », demandera l’un des marins.

« Des Sauvages », conviendront alors ces étranges voyageurs.

Et passeront les saisons marquées par le départ et le retour des outardes.  Marquées par le départ et le retour des nomades.  Et moi, le cœur battant toujours au rythme du tambour, j’irai, au gré des marées, survoler les pics des conifères ou bien je me laisserai porter par le vent jusqu’aux battures.  Là où, sur les berges, le pied de l’homme blanc* croisera désormais le pas de l’ours.

Bientôt dans la forêt résonneront les coups de hache des défricheurs.  Pins, sapins, épinettes.  Du bois en abondance.  De quoi construire un quai.  Un quai et puis des barques.  Pour les voyagements.  Suivront des abattis, des hectares de terre faite*, des chemins et des croix.  Postées en sentinelle aux clochers des églises.  Et puis, longeant les berges, des fermes éparpillées.  Des fermes isolées jusqu’au fin fond des rangs.  Derrière la Montagne noire, des hivers sans soleil.  Trop de temps à tuer ou c’est l’hiver qui tue.  Et tantôt, à travers la vallée, une route en lacet, quelques rues, un village.  Les hommes dans la forêt ou les hommes au moulin à scie.  Les femmes ont trop à faire avec quatorze enfants.  Derrière la montagne Noire des terres qu’on abandonne…

Et, perdus depuis l’éternité dans l’immensité des forêts, des lacs, trop de lacs à ne plus savoir quels noms leur donner.  Rond, Long, Caché ou Sans nom.  Et parmi eux, peut-être quelque part, un autre lac Amishk* en souvenir des nomades.

Il y aura le feu.  Il y aura la transe.  Et peut-être, ce jour-là, dans le ciel de septembre, les aboiements sonores d’un grand voilier d’outardes et au milieu du fjord, un navire marchand.

Et moi, de retour sur la grève, à travers le brouillard je chercherai les mots.

*teueikan : tambour traditionnel innu.

*citation attribuée à Jacques Cartier.

*le pied de l’homme blanc : c’est ainsi que les autochtones désignaient le plantain majeur, une plante herbacée qui aurait migré en Terre d’Amérique avec les premiers colons européens.  (Frère Marie Victorin, Flore Laurentienne )

*terre faite : terre prête à être ensemencée.

*Amishk : castor.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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