Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

(Un malencontreux incident nous empêche de présenter la chronique annoncée.  Nous la remplaçons par la première que Clémence Tombereau a publiée au Chat. A.G.)

La ville grise

Clémence Tombereau

Dans le gris de Porto, il y a de l’ombre évidemment. De cette ombre un peu triste qui pare les façades d’un poussiéreux nuage. De cette ombre du passé qui se colle aux monuments plus éternels que leurs architectes. Ainsi, certains immeubles paraissent abandonnés, délaissés par la vie au coin de quelque rue, attendant dignement qu’une main bienfaisante vienne leur redonner la splendeur d’autrefois. Les édifices oubliés dessinent le décor d’une ville hors du temps. Des boutiques démodées, aux vitrines vieillottes, se font l’écho d’un âge où les souvenirs s’imprimaient seulement en noir et blanc. Mais la nuit ces façades, fantômes d’habitations, aidées par d’artificielles lueurs, recouvrent une splendeur que l’on dirait gothique. Déchiquetant les lumières, les pierres reprennent vie pour une courte éternité.

Dans le gris de Porto, on trouve un blanc douceâtre. Le blanc palpable du brouillard qui, lorsque le cœur lui chante, recouvre la cité de son manteau humide. On dirait Londres parfois.

Les humains deviennent ombres, les objets s’humanisent. Alors l’opacité offre un tableau voilé où l’imagination peut à l’envi se dévergonder.

Dans le gris de Porto, il y a la couleur perle, irisée de mille feux selon l’humeur de l’heure. Il s’agit du Douro, dont le chatoiement offre, à qui savoure le temps, un kaléidoscope allant du bleu cobalt au gris le plus noirâtre.

Dans le gris de Porto on découvre parfois des aurores rosées, des crépuscules oranges, si l’on flâne plus loin au bord de l’océan. Quand les vagues échevelées ne sont pas déchainées par une rageuse tempête, l’œil apaisé découvre une mer toute placide aux accents bleus du ciel sur laquelle les mouettes aiment à parader. Mais quand l’orage gronde, ces mêmes oiseaux marins goûtent à un autre jeu : elles se laissent porter, le ventre rebondi, les ailes dures comme l’acier incurvées avec force, par le vent leur ami.

On prend un plaisir rare, et un peu effrayant, à observer ces armées ailées qui, le jour comme la nuit, règnent sur la ville sans se soucier de nous. On perçoit leur rire, on suit leur mouvement et l’on goûte un instant à leur pleine liberté.

Si l’orage apparaît, le bleu de l’océan devient gris infernal, violemment violacé, les vaguelettes se déguisent en montagnes d’écume qui effraient les marins. La nature, simplement, reprend plaisir à vivre et le vent fracassant devient plus fort que l’homme.

Dans le gris de Porto, il y a celui des caves, ces antres de liqueur où le touriste se plait à perdre quelque raison. On entre sous la terre, on hume le marc de raisin, on zieute les tonneaux en écoutant d’une oreille distraite les secrets de fabrique de ce vin éponyme. Puis on goûte au nectar dans ce décor fait d’ombres. Et le gris monte à l’âme, escorté par la saveur boisée d’un autre siècle, comme si notre esprit s’enfouissait lui aussi au cœur des fûts de chêne. Le spleen de Baudelaire ne nous paraît pas loin.

Dans le gris de Porto, selon l’humeur loufoque d’une météo lunaire, vous verrez les nuages venir clore la ville, muraille moutonneuse. Ce gris vous attristera peut-être mais la chaleur des gens, opiniâtres et sincères, saura vous consoler, bien plus qu’un soleil jaune. Et le gris, tout d’un coup, vous paraitra plus clair, retrouvant sa lumière.

Tous ces gris de Porto, il faut les distinguer. Il faut les traverser, comme autant de rideaux d’une apparence morne. Car le gris n’est pas un : il est sombre, il est clair, il est perle ou bleuté. Il offre à l’œil expert une palette chamarrée et confère à la ville un grand supplément d’âme. Se laisser griser par ce gris peu maussade est l’une des expériences les plus enrichissantes pour nos sens éveillés.

Car le gris de Porto se goûte, se sent, se touche. Il possède son brouillard, son air amoureux de nos peaux et son parfum iodé.

Il garde enfoui en lui les couleurs éternelles de l’écharpe d’Iris.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présentera bimensuellement une chronique.

2 réponses à Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

  1. Jean-Marc Ouellet dit :

    Bonjour monsieur Gagnon,

    Ce texte me donne une envie impérieuse de visiter cette ville.

    Bonne année, sans rhume…

    Jean-Marc O.

    J’aime

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