Un récit de Denis Ramsay…

Il était une fois trois petits pois…

Je suis né dans une famille très pauvre, je vous l’ai déjà dit, mais mes parents ne manquaient pas d’orgueil ou, comme disait mon père, de fierté.  Nous ne mangions pas tous les jours, sinon fort peu.  La recette habituelle : une galette blanche.  Inutile de prendre des notes ; c’est fort simple.  Vous prenez trois cuillerées de farine que vous mélangez avec de l’eau.  (J’ai appris à l’école que ce mélange peur servir de colle en art plastique.) Nous n’avons ensuite qu’à laisser cuire sur un poêle à bois bien chaud, sans gras.  Laissez brûler un peu, puis tournez.  Ça fait sec !

Et quand il n’y avait rien à manger, notre mère disait : « Allez dormir ; vous n’aurez plus faim… »

Évidemment, lorsque nous étions invités dans la parenté, nos parents avaient peur que leurs six garçons se garrochent dans les chaudrons, vident les plats ou, insulte suprême, lèchent leurs assiettes…  Il y avait donc des règles strictes à respecter, qui nous étaient répétées au moins trois fois avant de partir.

1 – On ne se servait pas soi-même : il fallait attendre qu’un adulte, une tante ou notre mère, nous serve ou nous invite à le faire.

2 – On répondait « oui, s’il-vous-plait » ou « non, merci ».  À la rigueur, on pouvait toujours répondre « S’il-vous plait » pour dire oui ou « merci » pour dire non, ce qui portait parfois à confusion.  Est-ce que l’enfant disait « merci » pour dire non ou pour dire qu’il était content ?
3 – On ne demandait rien qui ne nous avait pas été offert, même pas le sel, dont il ne fallait pas abuser.

4 – Une fois le repas terminé, il fallait refuser toute nouvelle portion offerte et, pour être certains que tout le monde comprenne que nous n’avions plus faim, ce qui n’était jamais le cas, il fallait laisser un peu de nourriture dans l’assiette !

5 – Et, évidemment, il ne fallait pas lécher son assiette !

Vous comprenez le dilemme d’un enfant qui a très faim, mais qui, pour préserver l’orgueil du père pourvoyeur, devait laisser de la nourriture qu’il aurait bien avalée.

Pour la viande, je laissais le gras, que je n’aimais pas de toute façon.  Je laissais sans problème un morceau de patate.  Mon problème se manifesta lorsque je découvris les pois verts : j’ai adoré !  Mais combien devais-je en laisser dans mon assiette pour faire croire à ma tante que je n’en voulais plus, et pour satisfaire mon père et ne pas être puni au retour à la maison ?  J’hésitais entre deux ou trois petits pois verts à abandonner dans mon assiette, bouffe qui ne serait pas gaspillée pour autant.

Ma tante avait une habitude qui pouvait être mal interprétée.  Elle disait toujours avec insistance, pour vider ses chaudrons des restants : « Mangez !  Mangez !  C’est pour donner aux cochons de toute façon ! » Elle ne nous traitait pas de goinfres…  En fait, elle parlait au pied de la lettre.  Tout restant de table, qu’il provienne de l’assiette ou du chaudron, finissait dans les chaudières des porcs.  J’ai compris plus tard que le symbole de l’économie, la tirelire en forme de petit cochon, venait de cette habitude paysanne d’engraisser les porcs avec les restants pour ne perdre rien de comestible.  Les cochons, ça bouffe n’importe quoi, même du bacon et du jambon !

Mon problème restait entier et je pris finalement ma décision.  Je me dis qu’entre deux et trois, il y avait deux et demi.  Je décidai donc de laisser deux petits pois verts et demi !  Avez-vous déjà essayé de couper un petit pois en deux ?  Avec un couteau qui ne coupe pas ?  Je réussis et j’en étais fier.  Alors que je repoussai mon assiette, juste au moment où ma tante lançait son fameux : « Mangez !  Mangez !  C’est pour donner aux cochons, de toute façon ! »  Tenant bien haut le chaudron de petits pois, elle montra qu’elle n’était pas dupe du mensonge familial et qu’elle m’avait vu faire.  Elle versa donc, sans attendre ma réponse, le contenu du récipient dans mon assiette, en prenant soin de ne pas toucher aux deux petits pois et demi que j’avais pris soin de mettre de côté, pour faire croire que je n’en voulais plus

 Notice biographique :

L’auteur que nous avons le plaisir d’accueillir se présente ainsi :

« Né à Victoriaville dans un garage où sa famille habitait, l’école fut la seule constante de son enfance troublée.  Malgré ses origines modestes, où la culture était un luxe hors d’atteinte, Denis a obtenu un bac en sociologie.  Enchaînant les petits emplois d’agent de sécurité ou de caissier de dépanneur, il publia son premier ouvrage chez Louise Courteau en 1982 : La lumière différente, un conte fantastique pour enfants.  Il est un ardent militant d’Amnistie Internationale et un rédacteur régulier dans des journaux universitaires et communautaires.  Finalement, après plusieurs manuscrits non publiés, il publiera chez LÉR Les chroniques du jeune Houdini.  D’autres romans sont en chantier…  »

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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