Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Amuse-bouches

Cher Chat,

Illustration tirée du blog La maison d’Emily

Il y a les bouches à sucre et ceux qui ont l’eau à la bouche quand c’est salé.  La choucroute n’a pas son pareil pour me délier la langue, mais je fais la fine bouche devant une truffe au chocolat.  Je n’ai donc pas la même langue que mon voisin, mais les goûts, ça peut se discuter, non ?

Dites-moi, le Chat, pourquoi ne faisons-nous pas ripaille des mêmes mets ?  Que me vaut la bouche-dégoût de mon fils quand il recrache ses haricots pourtant tout frais cueillis ?  Si le vert (et c’est la vérité !) sort souvent de la bouche des enfants, dois-je pour autant tenir pour acquise sa moue de dépit gastronomique ou persister à éduquer son palais immature ?  Il est prouvé qu’en harcelant une papille même récalcitrante, on peut changer les habitudes alimentaires.  Et pourtant, nombreux sont les parents qui, dès la première lippe rebelle de leur enfant, lui enlèvent les maux de la bouche.

Ça donne des générations élevées au poulet frites que la bouffe n’intéresse pas.  C’est d’une tristesse quand on sait qu’il aurait suffi de multiplier les mises en bouche, de répéter l’expérience gustative pour commencer à apprécier du bout des lèvres au début, et de plus en plus, jusqu’à l’accoutumance.  Croyez-vous, le Chat, que j’ai aimé le vin dès la première gorgée ?  Le goût est bel et bien une affaire d’éducation et les mauvaises langues pourraient d’ailleurs me reprocher d’être trop bien élevée.

Pour bien apprécier, il faut donc goûter.  Plusieurs fois.  Le mécanisme le plus efficace, c’est la répétition.  Vous comprendrez, le Chat, que, pour modeler le goût d’un enfant, l’apprentissage peut être de longue haleine.  Il ne s’agit surtout pas de jouer les langues de bois en dissimulant la purée d’épinard sous la compote de pommes, ni de s’adonner à des pratiques coercitives du style : « Si tu goûtes pas, t’auras pas de dessert ! », ni même de susurrer la bouche en cœur : « Mange pour faire plaisir à maman. »

Franchement, qui trouverait de l’intérêt à manger par procuration ?  Comment devenir gourmand, gourmet, si je mange pour faire plaisir à un autre ventre ?  Il y a loin de la coupe aux lèvres avant que je ne me mette à parler la bouche pleine, si je n’apprends pas à déguster avec mes sens à moi.

Et pourtant, c’est humain que d’être réticent devant une nouveauté culinaire !  C’est ainsi que depuis la nuit des temps, l’homme se protège d’une potentielle intoxication.  Moi-même, récemment en Chine, j’ai souvent tourné sept fois ma langue dans ma bouche avant de me lancer dans une quelconque bravade gastronomique, car le goût est aussi une affaire de pratiques culturelles.

Si on ne mord pas à pleines dents dans son premier insecte, c’est tout simplement parce qu’ici, on n’en a jamais fait un produit du terroir et que ce sont donc nos autres sens qui se sont chargés d’en conditionner le goût.  L’aspect visuel et l’odeur de la chose avant même l’ingestion, puis le bouche-à-oreille, lors de la mastication, sont autant de paramètres qui participeront à l’appréciation ou non du casse-croûte à six pattes.  Le cerveau interpréterait donc le goût comme il l’entend.

Par conséquent, cher Chat, pour que mon fils se mette à aimer les haricots avant que les poules aient des dents, il faut qu’il y voie des amuse-bouches.  En participant au plaisir de les cueillir, de les cuire, de les apprêter, de les partager, il finira bien par céder à la curiosité d’en goûter un.  Et une fois qu’il l’aura sur le bout de la langue, il s’en souviendra.  Comme on sait que le goût doit presque tout à la mémoire, il se pourrait donc que ce petit haricot devienne sa petite madeleine de Proust.

Ils sont trop nombreux ceux qui ont oublié ou qui n’ont jamais appris que manger est un plaisir, qu’il est bon de partager la table, d’y avoir la langue bien pendue.  Depuis que la prévention de la santé met les bouchées doubles, les questions nutritionnelles ont pris le pas sur le plaisir.  On ne cueille pas des bleuets, mais des antioxydants, on ne grille pas des sardines au barbecue, mais des Omega3, on ne se régale pas d’un bœuf bourguignon, mais de protéines, lipides et autres glucides.  À médicaliser ainsi notre alimentation, on va finir par manger avec notre tête et on n’aura plus faim.

Mon fils finira bien par avaler du manganèse un jour, mais ce qu’il dégustera et prendra plaisir à croquer, al dente, persillés, ce seront des haricots.

Sophie

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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Une réponse à Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Stéphane dit :

    Toujours ce goût sûr pour la métaphore humoristique fumée dans un bouillon d’intelligence, une recette qui devrait se passer de plume en plume. Ce n’est pas au dindon de la farce qu’on apprend à faire des limaces sur salades croquantes, avant de dessaler les lentilles aux petits oignons ; je sens d’ici, et ce, pour réjouir nos papilles et nos esgourdes, que les mots de Sophie ont bien mitonné dans leur jus. Aussi, je lève mon vers et mon bouquet garni de fleurs de sel à ce délicieux gaspacho, car, comme on le sait, la vaillance est un plat qui se mange froid ! Mille Bravos, chère Sophie.

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