Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

L’instant du moment perdu

Il est assis à une table, attend son repas, ou l’a déjà englouti.  Dans sa main, un téléphone intelligent.  L’autre main y glisse un doigt, pianote.  En face de lui, une femme.  Elle tient son propre appareil, ses doigts caressent l’écran, le martèle.  Pas un regard, pas un mot.  Pas de reproches, pas de « je t’aime ».
Nous sommes à l’ère des communications.  Pas de la communication.  Ensorcelés, nous regardons la lueur de l’écran, déchiffrons des signes, filtrons des images, sourions, grimaçons, pianotons la surface froide, un message flotte dans l’espace, apparaît sur une autre surface froide, à des milliers de kilomètres de distance.  Au même moment, devant nous, une personne poirote, un être cher, paraît-il. Elle espère un peu d’attention, un mot de réconfort, un mot qui ne vient pas.  Elle cherche donc consolation ailleurs, sur son propre bidule à ondes.

« Dans le monde de l’hyper-communication, la communication entre les hommes est réduite à presque rien », a écrit François Beyrou.  Jadis, nous nous parlions.  Conçu pour communiquer, le téléphone nuit maintenant à la communication.  Désuète, la parole ne sert plus.  Nous textons, écrivons des mots à la sauvette, dénaturés souvent.  Pour gagner du temps, nous insérons des abréviations, des symboles.  Obnubilés par la bébelle à électrons, obsédés à communiquer à tout vent, nomophobe[1], nous ne communiquons plus, ou mal, surtout avec nous-mêmes.  Nous n’avons plus le droit à l’ennui, moment intime, pourtant utile.  Nous fouillons, téléchargeons, textons, négligeons l’autre devant nous, omettons de lui dire comment il importe pour nous, ce qui est faux en fait, puisqu’en vérité, la priorité du moment, ce n’est pas l’autre, ses états d’âme, les nôtres, ce que nous sommes, mais bien cette fuite vers l’ailleurs, cette quête de chimères, sous la complicité de cette chose, le téléphone intelligent.  Pendant ce temps, l’instant passe, oublié, perdu.

Un autre exemple.  C’est l’été, le soir du spectacle de Céline Dion.  La Diva entonne My heart will go on.  Sublime !  Les bras se lèvent, des dizaines de milliers de portables enregistrent, remuent, bloquent la vue des autres.  Pendant qu’on ajuste le zoom, la direction de la prise de vue, la pièce défile, puis se conclut.  Les bras s’abaissent, trouvent un moyen de ranger l’appareil.  Faut bien applaudir.  Applaudir quoi au juste ?  La magistrale performance de l’artiste qu’on a en fait manquée, trop concentré à l’immortaliser par l’image.  On affichera la vidéo sur YouTube, on se vantera d’y avoir été, avec l’amère impression d’avoir loupé un instant mémorable.  L’image sera mauvaise, le son, minable.  Le frisson sera pour la prochaine fois, à la condition d’écouter, de voir, de triper tout de suite, le téléphone au fourreau.

L’intelligence du téléphone assoupit la vigilance de l’homme.  En l’utilisant, on bascule entre deux wagons, on déboule les escaliers, notre automobile plonge dans le fossé ou  percute celle qui vient en sens inverse.  Un proverbe chinois dit que « le bonheur vient de l’attention portée aux petites choses et le malheur de la négligence des petites choses ».  Bruno Tessarech est d’accord : « La vie c’est comme le ski.  Les accidents les plus graves ont souvent lieu quand l’attention se relâche. »

Relâcher l’attention, c’est négliger l’instant présent.  C’est perdre son temps à oublier l’éphémérité du temps.  C’est négliger l’être cher au profit de l’inconnu au bout des ondes.  C’est à tort s’imaginer qu’un moment inoubliable est en totalité reproductible sur un média électronique.  Enfin, plus dramatique encore, c’est nier notre vulnérabilité.

Alors, attention !  Ne laissons pas le virtuel flouer notre instant.  Vibrons à la vie, là, tout de suite, quand elle passe !  Elle est si courte et l’instant si précieux.  Pas besoin de l’intelligence d’un bidule.  La nôtre suffit.

© Jean-Marc Ouellet 2013


[1] La peur excessive d’être séparé de son téléphone mobile.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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