Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

Les valeurs, au doigt et à l’œil

La situation exige un ton solennel.  Ne s’agit-il pas de proclamer des valeurs qui nous soient communes ?  J’emprunterai donc mon mode à l’antique et singeant Homère, je demanderai à la déesse de me raconter l’histoire de Pandore et de sa boîte aux mille maux.  Car c’est bien ce réceptacle funeste que notre gouvernement vient d’entrouvrir avec son projet de Charte des valeurs québécoises.

Avant même qu’elle n’ait été rendue publique, les passions se déchaînent, les déclarations s’enchaînent, le ton monte, fiel et miel se déversent à l’envi.  Et comme il arrive toujours, de nos jours obsédés par la communication, tout un chacun veut ajouter son grain de sel à un plat déjà presque immangeable.  Dans l’un des coins extrêmes, les partisans de l’inclusion universelle sans prérequis ni contrepartie : pourtant, le contrat, tacite ou non, qu’est toute immigration (je sais de quoi je parle) lie toujours deux parties ; à l’autre extrémité, les crispés sur de prétendues « valeurs » dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles tiennent plus de l’habitude et du confort intellectuel que de la croyance en quoi que ce soit.  Max Frisch disait craindre davantage « le silence des pantoufles » que « le bruit des bottes ».  Souvent, d’ailleurs, l’un permet à l’autre de se déployer impunément.  Mais qu’arrive-t-il quand, comme chez nous, ce sont les pantoufles qui se font bottes ?  Quand la majorité dite silencieuse vocifère par radio-poubelles interposées ?  Quand des maires extrêmes s’en proclament les porte-parole de leur propre chef ?  Quand ceux qui ne mettent jamais les pieds à l’église se frappent la poitrine comme des gorilles pour défendre leur crucifix ?

Cachez ce signe que je ne saurais voir 

Les apôtres de la fraternité œcuménique qui, comme la suave madame Harel, professent l’universalité des valeurs, manifestant ainsi une joyeuse ignorance de l’histoire et un souverain mépris des données de l’ethnologie ou de l’anthropologie sociale, sont prêts à accueillir quiconque marche sur ses pattes d’en arrière et possède un langage articulé.  Ils refusent d’exclure ceux et celles… qui se sont retirés d’eux-mêmes de la communauté, entre autres par des proclamations vestimentaires intempestives, tels les hassidim (et non les Juifs dans leur ensemble) ou les intégristes islamistes (et non les musulmans comme tels).  Faut-il le rappeler, aucune des trois religions révélées n’impose un signe distinctif, vestimentaire ou autre, à ses fidèles.  La circoncision est un signe, par définition, privé.  Les signes extérieurs emphatiques ne sont affaire que de secte, de gens plus catholiques que le Pape, plus mahométans que le Prophète lui-même, plus juifs qu’Abraham ou David.  Et ce sont des traits tardifs, modernes, qui apparaissent quand le développement de sociétés de masse semble noyer l’individu qui ne s’y retrouve plus.

Plus étonnant encore, seule des trois religions du livre, le christianisme encourage la représentation et les images : les deux autres au contraire interdisent formellement la représentation de Dieu et souvent même, au fil du temps, des prophètes, sinon même des êtres vivants.

Mais le catholicisme, lui, est fou d’images, la foi protestante le lui a assez reproché et c’est sans doute cette relative indifférence aux images qui explique la plus grande tolérance des Anglo-saxons, et des pays protestants en général à ces violences faites au paysage social.  Car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un accroc fait à la vue.

Et les iconolâtres, les adorateurs d’images, les adulateurs d’idoles que nous sommes ont l’organe plutôt sensible, à force d’être excités depuis des siècles.

Punis par où nous avons péché

Combien de Québécois, combien d’Occidentaux qui à la vue d’un visage couvert d’un voile manifestent bruyamment leur attachement aux valeurs chrétiennes pratiquent leur religion ?  Pire encore, combien en connaissent encore les dogmes les plus fondamentaux ?  En vérité, ils adhèrent plus à une collection d’images qu’à une foi quelconque.

L’exception flamboyante qu’est le pratiquant maire de Saguenay représente en même temps et sans s’en cacher un prosélytisme véhément : ne va-t-il pas, prophétique et péremptoire, jusqu’à vitupérer le manque de foi des prêtres ?  Au point de devoir être rappelé à l’ordre par l’évêque du diocèse lui-même ?  Et tout ce branlebas, ces ergots érigés, ces bruits de bottes à propos d’un colifichet, d’une sorte de comptine qu’on appelle une prière ou encore d’une babiole pendue au mur ou emplâtrée kitsch dans un coin ?

En ce XXIe siècle où tout nous est prétexte à excitation, où un rien nous fait monter au créneau ou aux barricades, il semble que la foi se mesure en verges de tissus et sa profondeur à la surface couverte : telle est la topologie pour laquelle nous nous battons, agitant colifichets et breloques ou refusant ceux de l’autre.

Pourtant s’il est une valeur fondamentale héritée du christianisme et de son néo-platonisme fondateur, c’est bien, au contraire et contradictoirement par rapport à ce qui a suivi, que l’image n’est pas la substance, que la surface n’est pas la profondeur, que l’habit ne fait pas le moine.  Que la carte n’est pas le territoire.

Mais justement ce sont les cartes, toutes les cartes, géographiques, identitaires et autres, qui se trouvent désormais brassées au point de perdre toute fonction référentielle.  Les signes circulent autant et aussi vite que les capitaux et comme les capitaux qui ne renvoient plus au travail et à l’économie réelle, mais se multiplient à l’infini comme une image dans deux miroirs face à face, ils ne renvoient plus à rien qu’à celui qui les arbore, soit pour se cacher derrière comme les femmes voilées, soit pour s’en faire des dépouilles et des trophées, comme ces jeunes, punks, grunge ou hip, tatoués comme des Bororos, enluminés comme un manuscrit médiéval, percés de nez et de lèvres comme les membres de la tribu la plus reculée d’Afrique ou d’Océanie.

Image de marque et communauté de vues

 

Mais, parlant crucifix et signe à quoi s’accrocher désespérément, je suis en désaccord total avec l’éditorialiste du Devoir, Bernard Descôteaux qui préconise, en guise d’accommodement (c’est aussi un terme d’optique qui veut dire « faire le focus », dans ce cas-là pour reconnaître l’autre et sa réticence) d’enlever le crucifix de l’Assemblée nationale, mais pas les horreurs de fer et de lampions que l’on voit sur le Mont-Royal et sur d’autres collines de nos villes.  Pour ma part, je préconiserais plutôt la descente de ces croix d’horreur, pour des raisons esthétiques d’une part, et parce qu’il est question, s’agissant de ville, d’un espace profane partagé par tous et parfaitement indifférent.  C’est au contraire parce qu’il est dans un espace particulier que je garderais le crucifix de l’Assemblée nationale.  Cet espace, c’est l’espace symbolique où se débattent les affaires de l’État, notre seule « religion » commune, puisqu’une religion est une institution qui relie (religere en latin), rattache entre eux les êtres humains et que cette religion-là, comme l’autre, se veut éternelle.

Bien sûr, il rappelle l’histoire, mais pas plus, au fond, que la disposition des députés en face à face, comme dans le Parlement britannique, alors que nos voisins américains ont adopté le modèle français de l’hémicycle, hérité des Lumières, comme leur constitution.

Je ne vois pas en quoi ces deux symboles, qui sans doute représentent notre territoire, notre accueil, notre maison en quelque sorte, je ne vois pas en quoi ils devraient choquer celui qui prétend y entrer.  Ils font, que l’on me pardonne, partie des meubles.  Qu’ils représentent donc, ainsi exposés à tous les regards, et pas seulement métaphoriquement, mais au sens propre optique la « communauté de vues » que nous recherchons à faire naître, toujours approximative, toujours menacée, toujours provisoire, dans cette enceinte.

Où, par ailleurs, aucun falbala ostensible de quelque appartenance à une communauté divergente (et qui s’érige en divergence revendiquée, quand il est question de consensus à trouver), ne devrait être, pas plus qu’au service de l’état, toléré.

N’est-il pas dit, en vérité, que Dieu, de toute façon, reconnaîtra les siens ?

À suivre… (évidemment !)

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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