Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

Le jour où l’on enterra Émilienne à l’ombre d’Aralie

« Émilienne, une tête de plus sur les photos de groupe et une tête de moins quand il est questionDSCN3519 d’écouter en classe ! » avait coutume de répéter Sœur Saint-Amable qui, en passant tout près de mon pupitre, aimait bien m’asséner sur les doigts quelques coups de sa longue règle de métal.  Quelques coups.  Enfin juste assez pour que la douleur me remette à ma place.

C’est vrai, j’étais une grande perche et, juchée sur mes jambes décharnées, j’avais l’élégance d’un héron.  Élève médiocre et bègue de surcroît, amputée de la parole, la tête ailleurs, les yeux plus souvent rivés sur l’horloge que sur le tableau noir, j’attendais mon heure pour m’enfuir dans la forêt.  Car la forêt était mon temple.  Un temple où je pouvais passer des heures à marcher en silence, m’arrêtant parfois le temps d’observer une plante et d’en faire un croquis pour, sitôt de retour chez moi, plongée dans La Flore Laurentienne, en consigner le nom et l’usage.

Dans la forêt je marchais seule.  C’est ce que je croyais.  Jusqu’à ce fameux jour de septembre.  C’était un de ces jours d’automne où les boisés enluminés semblent s’offrir un dernier feu de joie avant les neiges.  Je m’amusais à ramasser ici et là sur mon chemin quelques feuilles parmi les premières tombées, en prenant bien soin de choisir les plus belles pour en compléter mon herbier, quand j’ai aperçu le vieil homme.  À quelques pas de moi, accroupi dans la mousse humide, il fouillait la terre de ses dix doigts.  J’eus à peine le temps de l’observer que déjà il se tournait vers moi.  Et, sans doute conscient que par sa seule présence en ce lieu sacré il venait de transgresser une loi tacite, en guise d’excuse, il consentit à me montrer ce qu’il venait d’extraire du sol.  Dans ses mains ouvertes j’eus alors la surprise d’apercevoir, emmêlés et maculés de terre noire, quelques précieux fils d’or.

« Racines de savoyane, tu connais peut-être ? » me dit-il.

Abasourdie, je restai un long moment incapable de lui répondre.  Je reconnaissais cette voix.  Je reconnaissais cet homme.  Pourtant, j’étais convaincue de ne l’avoir jamais rencontré.

« Tu peux m’appeler Monsieur Siméon.  Les gens m’appellent comme ça.  Et toi ? »

Encore sous le choc, je parvins tout de même à balbutier mon nom.

« Je sais qui tu es, me dit-il, j’ai un jour entrevu ton visage, juste avant le Grand Brasier, et aujourd’hui je te retrouve…  Émilienne, désormais tu seras pour moi Aralie.  Comme cette petite plante discrète qui porte le nom d’aralie à tige nue et qui pousse sous le couvert des arbres.  Si discrète qu’on la remarque à peine.  Et pourtant Aralie la résiliente peut traverser les siècles et résister au plus dévastateur des feux de forêt. »

Et c’est ainsi qu’avec lui, ce jour-là, j’enterrai Émilienne à l’ombre d’Aralie.

Les semaines qui suivirent, chaque soir après l’école j’allais le rejoindre au cœur de La Grande Guérisseuse, car c’est ainsi qu’il surnommait la forêt, et pendant que nos pieds foulaient le sol jonché de feuilles mortes, il me parlait des plantes qu’il prenait plaisir à désigner de leur nom secret.  Et chacune d’elles avait son histoire.

Ainsi d’Aralia nudicaulis, de Coptis trifolia, de Vaccinium vitis-idaea, de Lédum groenlandicum, de Myrica gale, de Gaultheria procumbens… J’appris le nom, la légende et l’usage.  Comme lui-même les avait appris.  D’abord dans les livres et aussi, et surtout, de ceux que dans son jeune âge on appelait encore les Sauvages.

Parfois, quand il me parlait d’eux, il se mettait en colère.

Il disait : « De quel droit, à travers notre histoire, s’est-on permis d’accuser ces peuples de cruauté et de sauvagerie alors qu’à l’époque même où on leur reprochait ces crimes, sur le Vieux Continent, on envoyait encore au bûcher des milliers de sorcières…  Des sorcières qui n’étaient bien souvent que des sages-femmes, des herboristes et des guérisseuses ? »

Après les premières neiges, je ne revis plus jamais Monsieur Siméon.  J’imagine que pour moi le temps était venu de m’affranchir, de poursuivre ma quête toute seule.  J’aurais pourtant aimé le remercier, car c’est un peu grâce à lui si je suis devenue herboriste.

Parfois, la vie nous confronte au mystère, et le choc d’une rencontre vient bousculer nos certitudes.  Le souvenir d’une autre vie est-il possible ?  Où est le vrai ?  Où est le faux ?  Mais peut-être que ce ne sont là que des histoires qu’on s’invente pour pimenter nos existences trop banales ?

Mais, au fait, qu’y a-t-il de banal à vouloir soigner les pauvres avec des simples ? (a)

a) Plantes médicinales.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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