Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

Le fils à qui… ?

— Ah, les jeunes !  Dans notre temps…

Vous avez déjà entendu cela.  Mes grands-parents l’ont signifié à ma mère et mon père, mes parents me l’ont ensuite lancé, comme je l’ai fait à mes enfants.  Sans doute qu’Adam  le chuchotait à Ève quand il évoquait Caïn et Abel.  Les générations se suivent, les parents élèvent leurs enfants selon leurs idéaux, leur vision du futur, leurs succès, leurs propres échecs.  Parce qu’ils les aiment, leur veulent un bel avenir.  « Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante. », écrivait George Orwell.  Alors les enfants font à leur tête, apprennent, puis imposent leurs radotages à leurs descendants.  Comme si la vie était un cristal au lustre invariable.

Un proverbe africain affirme que l’on est davantage le fils de son époque que de son père.  L’enfant deviendra sa propre réalité, bâtie sur sa génétique exclusive, l’éducation qu’il aura reçue, les principes moraux qu’il aura retenus et, très souvent, sous l’influence de son entourage.  On n’est donc pas totalement le fils à son père ni la fille à sa mère.  Mes parents avaient la radio, j’avais la télévision, mes enfants ont depuis toujours l’ordinateur, internet, le cellulaire.  Mes petits-enfants manipuleront un hologramme, voyageront dans une automobile volante, passeront peut-être leurs vacances sur Mars.  Dans ces circonstances, comment imaginer que nos générations puissent se ressembler ?  Et il y a l’évolution.  Elle nous a réservé un cerveau fabuleux, qui requiert du temps pour toucher son plein potentiel.  Des études l’ont démontré.  En moyenne, le « câblage » de la substance blanche – la gaine des neurones qui assurent une conduction fiable des influx nerveux – n’atteint pas sa maturité avant l’âge de 20 ans *.  En revanche, dès la puberté, les ovaires et les testicules s’éveillent, s’affolent, imbibent de leurs hormones les neurones liés aux émotions, activant chez l’ado le besoin de s’affirmer, d’explorer l’au-delà des limites familières et d’assurer son appartenance au groupe.  Un décalage se crée entre la maturation hormonale liée au goût du risque et la maturation du cerveau, lieu de la raison.  Ainsi, avant la vingtaine, le jeune ne réalise pas tout à fait ce qu’il fait, ou ce qu’il veut.  Il est préoccupé, les adultes ne le comprennent pas.

Nous y passons tous.  Puis vieillissons.  L’homme de chair reste le même, les vieilles modes deviennent archaïques, bonnes pour les musées.  Les nouvelles générations se moquent des anciennes, ne conçoivent pas la vie de l’ancien temps.  Enfant, je n’imaginais pas une maison sans toilette.  Aujourd’hui, mes ados se figurent mal vivre sans guichets automatiques, sans ordinateurs, sans téléphones intelligents.  Alors que le genre humain profite de millénaires de sagesse, convaincu que son époque diffère des autres, que les leçons du passé ne s’appliquent pas à la sienne, chacun expérimente.  Et commet les mêmes erreurs.  Dans Politique, Jacques Bainville écrivait : « Les générations sont solidaires à travers le temps et à travers les sottises. »

L’Histoire est donc inutile.  Le fossé qui sépare les générations est dans la nature de l’Homme.  Pas par méchanceté, ni par négligence, ni par inconscience.  Non !  D’abord, dans l’espoir d’un monde différent, meilleur, parfait, en créant autrement l’avenir, puisque les vieilles recettes ont failli.  Chaque génération se révolte donc contre ses pères.  Et comme les générations ne communiquent guère entre elles, elles s’apprivoisent mal.  Les vieux ont du mal à gouverner les jeunes, ces derniers ne se reconnaissent pas dans les vieilles méthodes.  Résultat : intolérance, rébellion, évolution.

Nous, les vieux, devrions dire comme Oscar Wilde : « La nouvelle génération est épouvantable.  J’aimerais tellement en faire partie. » Hélas, certains nostalgiques compulsifs croient que l’Humanité s’affaiblit de génération en génération.  Balivernes !  Les temps changent, c’est incontournable.  Les atrocités se multiplient, je suis le premier à les dénoncer.  Or, pendant que la population mondiale décuple, le nombre absolu en bêtises ne suit pas la danse.  En proportion, il est donc permis d’espérer.

L’espoir, je le répète, réside dans la jeunesse.  Son sens critique, son énergie, son innocence et son courage sont notre salut.  Appuyons nos jeunes, comprenons et pardonnons leurs étourderies, si semblables aux nôtres de jadis, d’aujourd’hui encore.  Soyons tolérants à leur endroit, faisons-leur confiance.  Et surtout, donnons-leur du temps.  Ils vieilliront.

« Nos enfants nous sont prêtés », disait ma sage et bien-aimée mère.  Nos filles, nos garçons ne nous appartiennent pas.  Ils relèvent de l’Histoire.  Un jour, leur périple sera évalué.  Pas par nous.  Comme eux coupables de gaucheries de jeunesse, parents imparfaits, nous sommes mauvais juges.  Les générations futures statueront, nous saluerons peut-être au passage ou se moqueront.  Impuissants, nous, les vieux, pérenniserons la poussière.

* J.N.Giedd et coll., “Brain Development During Childhood and Adolescence : a Longitudinal MRI Study””, in “Nature Neuroscience”, 1999

© Jean-Marc Ouellet 2013

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet grandit dans le Bas-du-Fleuve. Médecin-anesthésiologiste depuis 25 ans, il pratique à Québec. Féru de sciences et de littérature, de janvier 2011 à décembre 2012, il a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. En avril 2011, il publie son premier roman,  L’homme des jours oubliés, aux Éditions de la Grenouillère, puis un article, Les guerriers, dans le numéro 134 de la revue MoebiusChroniques d’un seigneur silencieux, son second roman, paraît en décembre 2012 aux Éditions du Chat Qui Louche.  En août 2013, il reprend sa chronique bimensuelle au magazine Le Chat Qui Louche.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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