Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

C’était un jour…

C’était un jour à boire la pluie à plein ciel.  Et moi, postée à la fenêtre.  Occupée à aligner des silences.  Sur la page blanche, je t’attendais.

Des mots épars plein la tête.  Figés.  Comme de vieux meubles dans un grenier.

Regard brouillé à la fenêtre.  Derrière la vitre embuée.  Je t’attendais.

Et la pluie qui tombait dru venait frapper sur la surface de verre et goutte à goutte y tracer des coulées.  Et la pluie qui tombait sans répit menaçait d’avaler ciel et terre jusqu’à faire disparaître l’horizon.

Et moi, derrière cet écran gris, je l’imaginais occupée à coucher l’avoine dans les champs, à abreuver la terre jusqu’à plus soif, à dessiner au hasard des chemins, coulées d’eaux grises, coulées de boues, des flaques d’eau et des rigoles.  Peut-être même s’apprêtait-elle, comme aux grandes crues du printemps, à gorger ruisseaux et rivières, à fissurer digues et barrages et de toutes ces eaux déchaînées engloutir villes et villages.  En laissant seuls, sur la terre ferme, une poignée d’hommes épargnés faire le bilan de la catastrophe et puis le compte des disparus.  Je n’en aurais alors rien su.

Car moi, à la fenêtre, trop occupée à conjuguer le verbe attendre à tous les temps, je t’attendais.  Au fait, je t’attendais depuis longtemps.  Depuis le temps d’avant la pluie.

C’est ce que je me disais justement quand dans ma tête, parmi les mots épars figés comme de vieux meubles dans un grenier, me revint le souvenir d’une lettre.  Enfouie, tout au fond d’un tiroir.  Parmi des dessous de dentelle aux odeurs de musc et de rose fanée, une vieille lettre d’amour.  Une lettre comme on n’en écrit plus.  À l’encre bleue sur papier vélin, hampes et jambages en arabesque, une fine écriture fleurie.  Et sur la page des mots, des mots, des mots qui essayaient en vain de se tracer un chemin jusqu’à moi.  Des mots, des mots, des mots qui, du haut de leur grandiloquence, semblaient me narguer.  Des mots, des mots, des mots quand, isolés au bas de la page, ces quelques vocables auraient suffi.

« Je pense à toi, Amour. »

Oui, une lettre comme on n’en écrit plus.  Une lettre en amour majuscule.  Avec en guise de signature un gribouillis indéchiffrable.  Et en post-scriptum, enduite de curare, une flèche en plein cœur.

« Surtout, ne m’appelle pas chez moi, j’ai une copine. »

Mais à quoi bon, encore une fois abandonnée à la page blanche et au silence, chercher les mots en t’attendant, me suis-je dit ce jour-là.  Oui, à quoi bon quand dehors il y a toute cette pluie qui m’appelle ?

Car c’était un jour à boire la pluie à plein ciel.  Ce jour où, enfin lavée de toi, pieds nus dans l’herbe, je décidai de te larguer.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

Advertisements

One Response to Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

  1. roses57 dit :

    Trés beau texte nostalgique j’adore.

    J’aime

Laissez un commentaire.

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Ainsi parle l'Éternel

L'écriture de la Sainte Bible se continue -- publiée par Guylaine Roy (GROY)

rujia

artiste peintre

La bibliothèque de Sev

Chroniques livresques et élucubrations littéraires

sillage

la trace fluide du chemin parcouru

iLOLGO 411

Bonjour, Souriez et allez-y | Hello, smile and go

Ninannet's Blog

Just another WordPress.com site

Moonath - l'Univers des mots

une plume troubadour et lunaire qui chante la vie, l’âme, l’amour et l’infini…

Poesie visuelle/Visual Poetry

Un blog experimental voue a la poesie du quotidien sous toutes ses formes/An experimental blog devoted to poetry in all its forms

Stéphane Berthomet - Articles, notes et analyses

Analyste en affaires policières, terrorisme et de sécurité intérieure.

A l'horizon des mots

Notes d'une bookworm débutante

Alchimaer Art

Alchimaer Art,collectif artistique et humaniste, un sujet d’étude les symboles des parcours initiatiques dans l’art. Contemporain, alchimique, textile, peinture, street art, contes vidéo, design … Si l’interprétation des symboles est immortelle et universelle, leurs représentations n’ont pas de limite!

LE CHAT QUI LOUCHE 2

Arts et littératures de la Francophonie...

maykan.wordpress.com/

Arts et littératures de la Francophonie...

Vous êtes ici... et là-bas

André Carpentier & Hélène Masson

Sophie-Luce Morin

Auteure, conférencière, idéatrice

Vivre

« Écoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous. » Valère Novarina

%d blogueurs aiment ce contenu :