Phases qui ont des pieds et des mains, par Alain Gagnon…

Dires et redires…

Une lectrice, présente à un de mes exposés, m’écrit : « Vous employez souvent l’expression phrases qui ont des pieds et des mains.  Ça signifie quoi pour vous ? » La question arrive à point, j’ai sous les yeux deux exemples de textes illustrant la portée que je donne à l’expression.

D’abord, un extrait de Terrasse à Rome de Pascal Quignard : Meaune répondit : « Il y a un âge où on ne rencontre plus la vie mais le temps.  On cesse de voir la vie vivre.  On voit le temps qui est en train de dévorer la vie toute crue.  Alors le cœur se serre.  On se tient à des morceaux de bois pour voir encore un peu le spectacle qui saigne d’un bout à l’autre du monde et pour ne pas y tomber. »

Et cette phrase dans Essais et conférences de Martin Heidegger : La nostalgie est la douleur que nous cause la proximité du lointain.

Ce sont là des phrases qui n’abandonnent pas le lecteur allège.  On en ressort chargé de sens, d’une intuition acerbe, d’une compréhension nouvelle de soi-même et du monde.  Ce sont des phrases utiles, qui ne sont pas là pour remplir du blanc ou fabriquer des joliesses, mais qui préparent à la réflexion ou à l’action.  Mon grand-père avait l’habitude de dire des intermédiaires – de ceux qui ne sont pas rattachés directement à la production de biens ou de services – que c’étaient là gens sans pieds ni mains. C’est de lui que je tiens l’expression et la notion.  On en trouve peu, de ces phrases, même chez les meilleurs auteurs.  Comme l’alcool ? On ne le boit jamais à l’état pur.  Un texte de deux cents ou trois cents pages de phrases avec pieds et mains serait par trop indigeste, rendrait malade, rendrait toute lecture impossible ? (Cioran ?) À moins que tous les textes ne contiennent potentiellement que des phrases avec des pieds et des mains ? (Auteurs et lecteurs ne les percevant qu’en de rares occasions ?) La phrase qui offre pieds et mains résulterait de cette rencontre entre un bon auteur et un bon lecteur, dans un moment privilégié du texte ? Dans un moment privilégié de la lecture-écriture ?

(Le chien de Dieu)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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3 réponses à Phases qui ont des pieds et des mains, par Alain Gagnon…

  1. roses57 dit :

    J’apprécie ce texte révélateur. Merci Alain.

    J’aime

  2. Jean-Pierre Vidal dit :

    Cette fois, c’en est trop: je m’étais juré, en acceptant l’invitation du Chat de n’y pas parler de littérature, mais cette «redite», après d’autres, me fait sortir de ma réserve et expliciter le dialogue qui, dans le secret de ma lecture, s’était souvent noué entre Le chien de Dieu (et, bien sûr, son auteur) et moi.
    Voici donc quelques commentaires, en essayant de faire bref.
    D’abord l’expression: cette phrase ancestrale ne prend, à mon avis, tout son sens que pour qui, vieux assurément, au moins comme moi, connaît l’expression «faire des pieds et des mains pour…», au sens de se démener pour…Une phrase qui a des pieds et des mains, c’est d’abord une phrase qui grouille de vie, quand bien même elle évoquerait des tombes; c’est surtout une phrase qui «prend corps», comme une musique et, idéalement, qui se montre en train de prendre corps, en faisant danser la lecture au rythme qu’elle s’est trouvée pour elle-même; c’est dire qu’on ne saurait lui assigner quelque formatage que ce soit, par exemple lui interdire les adjectifs ou les adverbes, en limiter la longueur comme le fait le premier traitement de texte venu, la forcer à entrer dans le moule de la communication rapide et minimale qui sert désormais partout de modèle.
    Autrement dit, une phrase qui n’est pas risquée, qui en se faisant n’a pas trouvé sa propre nécessité est une inexistence verbeuse, un babil plein de vent. Je dirais simplement qu’elle n’est pas une phrase, point. Ou, pour parler musique, qu’elle n’a pas de «phrasé». Combien de romans de nos jours ne contiennent pas une seule phrase!
    Cependant, vous avez raison, un roman qui ne serait fait que de phrases ainsi définies ne serait plus lisible et vous évoquez, justement, un philosophe et qui plus est de l’espèce aphoristique: Cioran. Oui, justement, philosophie ou poésie sont des «genres» qui se prêtent mieux ou même exigent le cisèlement de la phrase. Mais chez les poètes, y compris les plus grands, Baudelaire, Mallarmé, Char, Miron, il n’y a pas que des phrases: il y a aussi d’incroyables fadaises ou des insignifiances. Et il existe des romans qui ne sont fait que de phrases ainsi définies: Proust, bien sûr, mais aussi Claude Simon et,avant eux, Flaubert. Et dans le domaine anglo-saxon, il y a l’Ulysse de Joyce dans lequel, à mon avis, il n’y a pas une seule phrase indifférente ou non risquée.
    Mais c’est bien, en effet, cette difficulté du roman à, disons, faire de la musique avec ses phrases que dénonçait Valéry , ironisant sur l’imbécillité d’une phrase (ou «non-phrase») comme «la marquise sortit à cinq heures.»
    De nos jours, hélas, les marquises ne sortent même plus, elles restent dans leur cuisine ou leur salle de bains à nous énumérer minute par minute et dans un style de notairesse mâtinée de journaliste pressée les mille et un petits riens qui enluminent leur vie quotidienne: comme si nous n’avions pas assez des réseaux sociaux et qu’il nous faille en plus deux cents pages d’insignifiances indigestes et muettes sur papier recyclé.
    Désolé pour la tartine.
    Mais tout cela, évidemment, revient à dire que je suis parfaitement d’accord avec vous et…avec votre grand-père.

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    • Alain Gagnon dit :

      Bonjour Jean-Pierre,
      Pour moi, une « phrase qui a des pieds et des mains » est une phrase « utile » ; à condition de ne pas réduire cet adjectif à son sens « utilitariste ». Une phrase qui s’incruste dans la mémoire et qui nous revient, car elle nous a un peu changé (sans « s » : nous de la dissertation…)

      À 17 h 30, je boirai une vodka à votre santé.

      AG

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