Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

Le client universel ou les beaux discours de maître renard

Les historiens ont depuis belle lurette fait justice de la division stricte en siècles ronds et de leur départage entre avant et après Jésus-Christ.  Ils ont même sacrifié à l’esprit superficiellement œcuménique de nos temps nunuches en oubliant le J-C pour un M.E. (Modern Era) et pire encore, aujourd’hui, ce B.P. (Before Present) qui nous plonge dans la confusion la plus totale quant aux limites assignables à ce fameux « présent » auquel l’on voudrait que se résument nos vies.

Quoi qu’il en soit, la gent historienne considère généralement que le XXe siècle a débuté avec la Grande Guerre, en 1914, pour se terminer quelque part dans les années quatre-vingt, la borne étant plantée précisément en telle ou telle année selon l’événement symbolique auquel on choisit de la river.

Le vingt-et-unième, siècle du clientélisme ?

 C’est ainsi que vous avez le choix, pour ce qui est du même coup l’acte de naissance du siècle actuel et la fin du précédent, entre la chute du mur de Berlin ou l’élection de Ronald Reagan et de sa cohorte de « Chicago Boys », ces économistes de choc, théoriciens du néolibéralisme le plus agressif, celui qui s’est pensé à partir de l’Université de Chicago.

Le vieux cow-boy somnolent a été élu le 4 novembre 1980, pour entrer en fonction en janvier 1981, tandis que le mur, qui coupait en deux l’ex-capitale du Reich et divisait visiblement le monde de la guerre froide entre capitalisme et communisme, a commencé d’être mis à bas le 16 novembre 1989.  On pourrait toujours ergoter et arguer du fait que Margaret Thatcher, qui devait proposer le même genre de mesures économiques que Reagan a été élue avant lui, soit le 4 mai 1979, il reste que cette décennie fondatrice a vu, pour le meilleur et pour le pire, la liquidation de l’idéologie et de la politique au profit de l’économie.  Ou plutôt le remplacement pur et simple des premières par cette prétendue science.  Or, nul corps de métier ne s’est plus souvent trompé dans ses prévisions que celui des économistes, malgré leurs courbes, leurs graphiques et leurs équations, qu’ils œuvrent au sein de l’institution universitaire ou sévissent dans le privé.  Cela n’a pas empêché cette pseudoscience de continuer à faire foi de tout, à la fois officiellement et dans les esprits : quel parti politique serait assez suicidaire pour ne pas mettre l’économie en tête de son programme ?  Quel citoyen oserait penser et dire que la création d’emplois ou leur maintien n’est pas la seule chose qui compte en politique ?

Bref, l’économie ainsi conçue, de façon très classiquement… marxiste, comme étant cette « dernière instance » dont Marx disait en effet que tout le reste des affaires humaines découlait, parvient, en tant que discours, à faire oublier qu’elle est à la fois et de part en part idéologique et politique, qu’elle n’est même que cela, malgré ses grands airs de réalisme et d’objectivité.

Cette obsession qui occupe tout notre horizon intellectuel agit même sur notre vocabulaire et sur l’idée de l’être humain que nous nous faisons et entendons imposer par son entremise notamment.  Je parlerai donc ici de l’euphémisme galopant qu’impose en toutes circonstances le Big Brother économique qui nous domine.  Et en particulier de la façon dont il nous contraint d’appeler un chat non plus un chat, comme le voudrait la formule, mais un… client.  Comme au bon vieux temps de la Rome antique.

Du client antique et de son avatar contemporain

 Au temps des Romains, on appelait en effet « client » (cliens) l’obligé, le protégé, le serviteur et en quelque sorte le vassal d’un patronus, dont l’appellation dit bien que c’est un patricien, quand l’autre est un plébéien.  Même s’il dépend lui-même en partie de l’autre, politiquement et parfois militairement, le « patron » est, en fin de compte, celui qui mène, et l’on écorcherait d’autant plus une oreille romaine avec nos balivernes communes du genre « le client est roi » ou « le client a toujours raison » que cliens vient du verbe cliere qui veut dire obéir !  Décidément, Platon avait raison, il y a bien une vérité dans l’étymologie, même si ce n’est pas celle qu’il pensait.  Cette vérité nous rappelle ici que notre « patronage », avec tout ce que le terme comporte de compromissions réciproques, est encore le mode politique selon lequel nous fonctionnons, au Québec et probablement en bien d’autres démocraties dites libérales, de bouts d’asphalte et de jobs promis aux électeurs en retour d’ascenseur à quelque « monsieur trottoir » muni d’enveloppes brunes bien gonflées.

On devinera donc ma surprise et mon indignation quand, chargé, dans les années quatre-vingt justement, de traduire un manuel américain à l’usage des infirmières, l’éditeur m’enjoignit de traduire systématiquement « patient » (c’est le même mot en anglais qu’en français) par « client ».  Là où l’étymologie nous avait habitués à considérer quelqu’un qui « pâtit », c’est-à-dire qui est affecté par une maladie ou une blessure, quelqu’un qui exige qu’on fasse preuve à son endroit de « compassion » (la « passion » qu’il faut éprouver « avec » — cum en latin — la personne souffrante, répond à la même étymologie), voilà qu’il fallait voir maintenant en lui un cochon de payeur qu’il faut satisfaire, quelqu’un qui paie et a donc droit à des « services ».

J’ai souvent l’impression de nos jours que toute relation humaine se fonde sur cette transaction qui cache sa réalité économique sous les dehors magnifiés d’un bienveillant euphémisme pour qui tout le monde il est bon, tout le monde il est gentil.  Bien sûr, c’est à condition que son crédit soit bon.  Car il aura beau, ce client que nous sommes tous, être persuadé qu’il a des droits, y compris ceux que la nature semble lui refuser, s’il est pauvre et obscur, comme par hasard, ces droits, qu’on lui a si habilement vendus, s’envoleront en fumée au ciel rose bonbon de la crédulité.

Et le plus sournois de ces ramages dont on nous berce est sans conteste celui qui prétend qu’on vote aussi avec son portefeuille.  Sous-entendu, pourquoi voter ?  Pourquoi vouloir s’impliquer, intervenir, se démener dans le système qui nous gouverne ?  Il suffit d’acheter, et c’est même notre seul pouvoir.  Comme si l’offre s’était déjà pliée à la demande, elle qui, de toutes les façons, des plus franches aux plus perverses, la forme et la contraint ?  Quand on vous disait que tout est économique !  Et que nous vous boufferons tout rond comme nous avons avalé Marx en prétendant le défaire !

Quel que soit le nom que nous donnions à notre « patron » — qui peut aussi être une abstraction ou une injonction sociale comme la communication obligatoire ou la folie narcissique universelle — et de quelque façon qu’il nous désigne, lui, avec l’euphémisme, cynique parce qu’intéressé, qui caractérise cette époque de droits bidons et de toute-puissance illusoire du « peuple », ce siècle encore jeune semble avoir imposé un type de relations individuelles, politiques et sociales qui repose sur l’intérêt bien senti et prétendument réciproque.

Notre réalité repose plutôt, loin des beaux discours lénifiants de la publicité et des réseaux sociaux, sur une dialectique plutôt tordue.

Car même si c’est parfois chacun d’entre nous qui tient par-devers lui et à son propre endroit, les deux rôles, il n’y a plus, ô Hegel, sous couvert de « patrons » et de « clients », en nos temps intéressés jusqu’au trognon ou jusqu’à l’âme, que maîtres et esclaves.

Est-ce ainsi que les hommes doivent vivre ?

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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11 Responses to Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

  1. Rey dit :

    « …théoriciens du néolibéralisme le plus agressif, celui qui s’est pensé à partir de l’Université de Chicago…. »

    et le socialisme sauvage il est d’Obama ou de Hollande? et tu le situes quand camarade?

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    • Jean-Pierre Vidal dit :

      J’ai toutes les peines du monde, camarade, à considérer soit Hollande, soit Obama, comme des socialistes, même rose bonbon, alors le sauvage…Depuis Staline — et encore, sauvage oui, mais socialiste? — je n’en vois guère, du moins sous nos climats

      J-P

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  2. Jean-Pierre Vidal dit :

    Très juste, Alain, et j’ajouterai que la pire des démagogies, c’est celle qui se cache derrière le discours populiste (curieusement, le terme est en train de devenir positif, au Québec) qui parle toujours secrètement au nom de maître renard, le «patron» de mon article qui veut tous nous transformer en…fromage.
    Quant au camarade Rey, cher à mon cœur malgré tout ce qui nous sépare, il fait toujours preuve, en ces matières, de la paranoïa chevillée au corps du Grand Old Party, pour qui tout ce qui se situe politiquement à un demi pouce à gauche du sénateur Mc Carthy, de sinistre mémoire, est socialiste voire même communiste. Mais que seraient les États-Unis sans l’intervention de leur état central, depuis Roosevelt au moins? Le magazine Time n’a-t-il pas récemment fait sa une avec ce titre qui dit tout: «One nation subsidized»? Les grands capitalistes américains sont bien plus largement subventionnés que les pauvres parasites si fréquemment dénoncés par la droite accrochée à ses revenus comme ses ancêtres à leur Bible et à leur fusil.
    Alors pour le self-made man, on repassera…

    Le corbeau sans plumes

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    • Rey dit :

      Alain est un habitué de mon blogue que je salue ici et il a raison car la démocratie est déjà tuée au Québec et en France, remplacée maintenant par ce que Jean d’Ormesson appelle l’inaptocratie. « Inaptocratie : un système de gouvernement où les moins capables de gouverner sont élus par les moins capables de produire et où les autres membres de la société les moins aptes à subvenir à eux-mêmes ou à réussir, sont récompensés par des biens et des services qui ont été payés par la confiscation de la richesse et du travail d’un nombre de producteurs en diminution continuelle. »

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  3. Anonyme dit :

    Là nous sommes d’accord, à l’exception de la «confiscation de la richesse et du travail» de ceux qui se glorifient un peu vite du titre de «producteurs»; ils ne le sont pas tous, sinon, justement, producteurs de rien d’autre que, tautologiquement… de la richesse, tous les Lloyd Blankfein (Goldmann-Sachs) et les Arnault de ce monde, qui, la plupart du temps, c’est bien documenté, ne paient pas d’impôts du tout et auxquels il restera toujours Monaco, la Belgique ou la très démocratique Russie de Poutine.
    J’ai payé toute ma vie de l’assurance-chômage tout en sachant pertinnemment que je ne la toucherais jamais parce que j’étais un de ces parasites privilégiés blindés d’une permanence à vie. Et je ne me considère ni comme un exploité ni comme un exploiteur. Et je ne considère pas qu’on me vole ma «richesse» ou mon travail.
    Les renards de la droite essaient de vendre à la classe moyenne pillée par leurs maîtres (les «patrons» de la droite) l’idée qu’elle paie trop d’impôts. Que l’on m’excuse, mais c’était déjà l’idée des fascistes italiens et allemands dans les années vingt. Comme, j’en conviens, c’était déjà l’idée des communistes que les riches ne méritaient pas leurs richesses et exploitaient le «peuple». Peut-être suis-je une vieille baderne, mais il me semble que cela reste en partie (mais en partie seulement) vrai, même si le «peuple» n’existe plus depuis belle lurette. Car le «peuple», je l’ai maintes fois dit de bien des façons dans ce blogue, ce n’est plus désormais que celui qui parle et se plaint, qu’il soit milliardaire ou sans le sou. Le «peuple», c’est le monde ordinaire, le vrai monde, c’est-à-dire nous tous quand il s’agit de dénoncer quelque chose qui est toujours le fait des autres, le monde «extraordinaire» qui n’est sans doute pas «vrai», lui…

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    • Jean-Pierre Vidal dit :

      Désolé, l’anonyme, c’est moi: j’avais oublié de signer.
      Mais j’espère qu’on m’aura reconnu…

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    • Rey dit :

      Les quelque 500 ingénieurs géologues que j’ai contribué à former ne se sont jamais « glorifiés de producteurs », mais ce sont en réalité les meilleurs producteurs – malheureusement pas les meilleurs reproducteurs- Aucun d’entre eux ni aucun des éléeves ingénieurs qui leur ont succédé n’ont lacéré de pattes de chevaux ou lancé des nids de poule aux flics, occupés qu’ils étaient à leurs études. Les plus improductifs et parasites de d’Ormesson sont les traîneux de godasses au de Koninck et à l’UQAM, tous étudiants quasi-permanents en sciences molles. Les tis-carrés rouges. Mes élèves créent de la richesse collective et on ne doit surtpout pas leur reprocher d’en créer pour eux-mêmes. C’est un des « miens » qui a découvert le gisement Eleonore à la Baie james, la plus importante découverte d’or des récentes années en Amérique. Et j’en suis très fier. Grâce à des gens comme lui, les tis-carrés rouges, éternelles victimes pleurnichardes du capitalisme vont pourvoir continuer à geindre et à manifester.

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  4. Rey dit :

    et les « richesses » qu’il est nécessaire que des gens comme mes élèves créent afin que les tis-carrés rouges et leurs descendants puissent continuer de se payer des garderies de matante Pauline à 7$ ou des soins de santé médiocres et gratos , ou de l’éducation à rabais, il n’y en a pas 36. Ce ne sont pas des « oeuvres » littéraires, picturales, théatrales ou musicales. Ce sont des choses considérées viles et basses, sales et méprisables par la go-gauche: c’est l’or, l’uranium, le pétrole sale, le gaz de shale. Les dieux et déesses de la go-gauche comme Amir, Pauline et Thomas continuent de cracher sur ces richesses et leurs créateurs. Si j’étais plus jeune, avec l’expertise technique et scientifique que j’ai développée, je fouerais le camp à Boston avec 3 ou 4 de mes meilleurs élèves et je laisserais les tis-carrés rouges s’entredévorer, car les plus aptes à produire imiteraient mon geste. Oui c’est dit avec un mépris assumé en toute quiétude!

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