Une nouvelle de Jacques Girard…

Blanche initiation

À Renée-Claude

Cinq heures du matin.  Le train arrive à la gare de Parent, un village perdu à 300 kilomètres de La Tuque.  Parmi la dizaine de passagers qui descendent des wagons tirés par Via Rail, une jeune infirmière du Lac-Saint-Jean.  Elle est enveloppée dans un parka, porte des bottes immaculées.  Ses extravagantes mitaines attirent l’attention.

Pour l’accueillir, l’infirmière en chef.  Elle reconnaît sa toute nouvelle protégée, escortée de deux énormes valises.  Elles échangent un signe de la main.  Irma Latour marche d’un pas alerte vers sa jeune collègue.  Pour sûr qu’il faudra habituer cette jeune recrue au travail qui l’attend.  Déjà la veille, au téléphone, les deux ont convenu du programme de cette fébrile journée : primo, initiation à la pratique au dispensaire ; secundo, tour d’ambulance et, tertio, rencontre avec le boucher.

Que vient faire un boucher dans son nouvel emploi d’infirmière ?  Spécialiste du scalpel, comme le légendaire barbier dans les classiques westerns !  Ce serait un bénévole en cas d’urgence.  Va savoir, dirait Réjean Ducharme.

— Irma Latour, responsable du dispensaire.

— Renée-Claude Girard, enchaîne la passagère en souriant généreusement.

La directrice empoigne une valise, et le duo se dirige vers le quartier général de la santé, à une centaine de pas.

— Quel froid ! avoue la jeune infirmière, qui vient de se taper quatre heures de train.  Elle grelotte.

— Après trois hivers on ne s’en aperçoit plus, badine l’infirmière en chef, tout en dents.

Voilà le dispensaire !  Il s’agit d’une maison convertie en hôpital de fortune.  Le personnel itinérant loge tout à côté dans une roulotte plutôt cossue.  La bâtisse est renchaussée jusqu’aux fenêtres.

La patronne demeure au centre du village avec sa famille.  La jeune devra se contenter de la maison mobile.  Pas de problème, comme on dit au Lac.  Elle a grandi dans une telle maison.  Bon, la chambre est coquette.

Les valises dans un coin et un petit somme pour se remettre sur le piton.

Sa journée de travail commence en principe à huit heures.  À peine a-t-elle les paupières closes qu’un appel d’urgence la secoue.

— Allez, Blanche Girard… marmonne l’infirmière en chef, qui n’a pas quitté la roulotte pour cette première journée d’initiation.  Une Indienne vient d’entrer en contractions.  Pas moyen de la coucher.  La famille bamboche en cette avant-veille de Noël.

La responsable fulmine.

— Elle partira par le prochain train dans deux jours.  Consentante ou pas, affirme-t-elle à la nouvelle venue.

Trop tard pour retourner au lit.  Le duo déjeune dans la petite salle à café.  Le training tombe à pic.  La jeune va apprendre vite.  Depuis trop longtemps elle rêve de se retrouver dans un bled perdu.  Ses amies l’avaient trouvée téméraire de s’expatrier au bout du monde.  Mais quand on veut ramasser de l’argent en vue d’études supérieures, c’est le job idéal : logé, nourri, transport payé, avec primes d’éloignement en sus, et nulle part où dépenser.  Quel défi que de marcher dans les plates-bandes de Blanche !

On l’appelle Blanche, comme le personnage créé par Arlette Cousture dans Les filles de Caleb.

— S’il y a une suite, je demanderai une audition, blague-t-elle.

À Parent, une infirmière ne chôme pas.  Le moulin à scie, où une centaine des 500 habitants du village travaillent, fournit son lot d’éclopés.  Dans ce paradis de la chasse et de la pêche, que d’accidents de VTT !  C’est sans compter les maladies courantes…

Quoi qu’il en soit, son expérience auprès des enfants servira.  Lorsqu’il est impossible de prodiguer les soins appropriés à un malade, un avion le transfère à l’hôpital de La Tuque.  Par le même moyen, un médecin y vient une journée toutes les deux semaines.  On fait la queue devant la maison de la santé.  On a beau être loin, on profite de tout, dont un système de monitorage relié au CLSC de Trois-Rivières.  La communauté fournit sa cohorte de bénévoles.

Cette première journée file en douceur sous le signe de la grippe.  Blanche lorgne par la fenêtre — enfin dégivrée — l’ambulance stationnée juste devant.  Le moteur tourne.  L’agenda est respecté.  Un tour du village, et au volant, s’il vous plaît, dans ce véhicule de brousse.

— Tu meurs d’essayer notre hôpital roulant, n’est-ce pas ? s’enquiert Irma.

— Oui, répond sa nouvelle collègue.  Cette camionnette modifiée n’a rien de sorcier.  Son père en avait une et elle la fouettait comme un vieux cheval.

— Où va-t-on ? demande la jeune femme en s’installant derrière le volant, à l’aise comme pas une.

— On fait un tour du village.  Tout droit jusqu’au moulin !

Deux rangées de maisons qui débouchent sur une cour à bois.  On tourne.  Voilà la rue principale, où s’alignent le restaurant, l’hôtel, la station-service, le dépanneur et finalement, tout au bout, l’épicerie-boucherie.

Elle enfile l’ambulance entre deux camions tout délabrés, en pièces détachées, délestés de leur plaque minéralogique.  Étrange !  Les moteurs ronronnent.  Mais quelle sorte de…

Elle laisse « virer », comme on dit.

On jette un œil au passage à la nouvelle, qui distribue les bonjours.

— Le beau Bernard doit nous attendre avec un indispensable morceau de viande pour faire ton apprentissage.

— Bernard est le…

— Le marchand général de la place.  Il est le meilleur boucher à mille lieues à la ronde.

— Le boucher…?

— Oui, il nous faut un beau morceau de porc avec de la couenne pour que tu apprennes à faire des points de suture !

— Ah !

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

En mai dernier, il publiait un recueil de nouvelles intitulé Attendez au moins la fin de l’histoire, que plusieurs artistes québécois, dont notre chroniqueuse Virginie Tanguay, ont illustré.  C’est de cet ouvrage qu’est tirée la nouvelle ci-dessus.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

Une réponse à Une nouvelle de Jacques Girard…

  1. Véronique dit :

    À un ancien professeur…il est toujours intéressant de découvrir son village natal par les yeux de nouveaux arrivants. 🙂

    Bon mercredi!

    J’aime

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