Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

Au hasard

 Métro.  Boulot.  Dodo.  Mine grise camouflée dans la morosité ambiante, Mademoiselle foule les mêmes pavés.  Au milieu de la même foule.  Sous la même pluie.  Hier.  Aujourd’hui.  Demain.  Le même chemin calculé au millimètre près.  Les mêmes regards qu’elle esquive toujours de la même manière.  Les yeux rivés sur son téléphone.  Ou fermant les yeux si fort qu’elle n’est plus vraiment là.  Là.  Aujourd’hui.  Métro.  Boulot.  Dodo.  Là.  Sous la pluie.  Au beau milieu de toutes ces mines grises.  Là.  Perdue en ce quotidien au même refrain.  En ce tunnel sans fin, Mademoiselle retient sa respiration depuis cent ans déjà.  Elle a tenu.  Elle tient.  Elle tiendra.  Si, elle le peut !  Jusqu’à la lumière blanche, la dernière promesse de ce monde sans saveur.  Alors, le nez collé à son agenda, elle avance.  Encore et encore.  À fouler les mêmes pavés.  Au milieu de cette même foule.  Sous ce même ciel gris.

Et puis.  Et puis.  Malencontreusement.  Au hasard de la vie.  Cette fin de semaine, qui ne promet plus rien depuis longtemps, sourit à nouveau.  Ce week-end, c’est festival !  En dépit du mauvais temps.  En dépit de la morosité ambiante.  En dépit de ce monde qui ne promet plus rien.  Ce week-end, la musique emplira ces ruelles depuis longtemps vides de sens.  Cajolera ces pavés trop foulés.  Par qui ?  Pourquoi ? Par ces va-et-vient infatigables.  Distribuera des sourires par milliers à qui saura s’en emparer.  Alors, Mademoiselle relève un instant la tête, reprend son souffle, de quoi tenir le week-end.  Un seul week-end.  Un week-end essentiel.  Mais, difficile de se défaire des mauvaises habitudes.  Et, Mademoiselle, vite, saisit agenda, plan, boussole au cas où. Au cas où quelque chose tenterait de lui échapper.  On n’est jamais trop prudent, vous savez.  Mademoiselle acquiesce et serre les fesses.

Alors, le week-end à peine amorcé, bravant les intempéries, Mademoiselle est de sortie.  Avec son sac de certitudes et son sourire de fortune.  Le parapluie d’une main, le programme de l’autre, Mademoiselle fend la foule.  À quatorze heures, elle doit être là.  Parce qu’un groupe sympa y jouera.  Sympa, possiblement.  Parce qu’on lui en aura dit du bien.  Et, encore, le monde extérieur lui montre du doigt le droit chemin.  Déjà, elle court.  De droite.  De gauche.  Pour rejoindre le bon endroit.  Au bon moment.  Et pouvoir dire, de retour à son morose quotidien.  Oui, j’y étais !  Oui, c’était sympa.  Sympa.  C’est toujours trop loin de l’émotion.  Juste là, en bas.  À raser le même chemin.  Au milieu de la même foule.  Sous le même ciel gris.  Sous la même pluie.  Mais sympa, en même temps, c’est déjà ça.

Mais, sur le droit chemin, une éclaircie semble pointer à l’horizon.  Dans un endroit qui n’apparaît pas sur le programme.  Au milieu d’une foule qui n’apparaît pas sur le plan.  Une mélodie qui porte, des mots qui claquent, semblent rendre la vie à ces pavés déjà presque plus mouillés.  Presque plus trop foulés.  Un rayon de soleil perce les nuages, et va se poser sur ce type, au milieu.  Ce type, ailleurs, qui remue, qui gratte, qui souffle, qui hurle.  Ce type, ici aussi, dont le corps balance au rythme de sa guitare, de son harmonica.  Ce type qui crache ses mots vrais avec délicatesse le long d’une ruelle bondée.  Parce qu’il l’aura agrippée, cette foule qui n’aura eu de cesse, jusque-là, de se mouvoir ici et là.  Partout.  Nulle part.  Alors, Mademoiselle, elle aussi, s’arrête.  Pas le moindre feu rouge.  Ni sens interdit.  Juste ce truc-là qui naît dans le creux de son ventre.  Et son corps qui soudain balance.

Depuis des heures, des jours, des siècles déjà, Mademoiselle a laissé tomber agenda, plan, boussole, au cas où.  Autour d’elle, la foule hurle.  Plus rien ne va droit.  Même le monde, déjà, ne tourne plus rond.  Le ciel n’est même presque plus gris.  Les visages presque souriants.  Et même les doigts ne pointent presque plus en sa direction.  Non.  Ils rejoignent les autres, qui cognent les paumes de mains.  Au rythme de ce type-là.  Et la foule n’a d’yeux que pour lui.  Ce type dont la simplicité fait éclater ce flot intarissable de mots qui piquent.  Ébrouent.  Remuent.  La foule qui balance, en cadence.  Balance le long de son torrent de sincérité.  Et déjà, le monde n’existe plus.  Le quotidien est mort sous sa verve.  Et déjà, insolent, le soleil reparaît au hasard d’une ruelle.  Au hasard d’une foule cheminant vers le droit chemin.

Clap.  Clap.  Clap.  Et ça danse.  Et ça chante.  Et ça voudrait qu’une seconde équivaille à une éternité.  Déjà.  Enfin.  Et encore, Mademoiselle tape dans ses mains.  Daigne enfin laisser son popotin aller.  De droite.  Et de gauche.  Au rythme du battement de cœur de ce type-là.  Elle a oublié.  Ne pense déjà plus.  Qu’elle a laissé partir à la dérive toutes ses bouées de secours. Au cas où.  Au cas où la vie vibrerait trop fort.  En attendant, elle est ailleurs.  Ailleurs, avec lui.  Ce type-là.  Ailleurs, avec cette foule-là.  Tous sur le même bateau qui tangue, rebelle.  En partance vers où.  Vers pourquoi. Vers comment.  Vers des lendemains moins digestes.  Où l’émotion quémandera déjà son sens.  Mais l’émotion pour l’heure, ne parle pas.  Non.  Elle danse.  Vibre.  Chante.  S’enflamme.  Jouit.  Sous son rayon de soleil à elle.  À eux.

Mais, déjà, ce type-là fait ses adieux à la foule qui l’enveloppe.  Cette foule qui, il y a une seconde à peine, secouait encore le bassin au rythme de ses mots qui claquent et de ses cordes qui vibrent.  Merci, foule, et à ce soir !  Mademoiselle hésite.  Applaudir fébrilement.  Pleurer à grandes eaux.  Ici, le soir est déjà trop loin.  Et le merci déjà trop tard.  Ici, l’émotion est déjà trop là.  Vive.  Ardente.  Dans le creux de l’intestin.  Elle papillonne.  Ici et là.  Puis, soudainement, rebrousse chemin.  Déjà, elle creuse l’estomac.  Rejoint l’œsophage.  Comme si de rien.  Et se blottit dans une bouche fébrile.  Effleure le palais.  Glisse sur la langue.  Se heurte deux ou trois fois à une rangée de dents.  Qui se soulèvent enfin.  Encore !  Encore !  Encore !  Au hasard d’une vie classifiée.  Au hasard d’un quotidien qui explose soudain !

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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